UN RENARD À MAINS NUES : De courts récits à la lisière de l’indicible

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 7 août 2016

 

Recueil de nouvelles

Emmanuelle Pagano

Paru en 2012 aux éditions P.O.L, 352 pages

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Emmanuelle Pagano, Un renard à mains nues © Editions P.O.L, 2012

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SI VOUS AIMEZ les no man’s land, les friches industrielles, les zones commerciales, si vous aimez les bords, les bordures, les lisières, les frontières, si vous aimez les récits écrits à la première personne et les écrivains qui aiment leurs personnages, alors vous aimerez sans doute Un renard à mains nues, le recueil de nouvelles d’Emmanuelle Pagano.

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Photo : Emmanuelle Pagano

© Radio France – 2013 / Vincent Josse 

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RÉSUMÉ

« Les personnages de ces nouvelles ne se trouvent pas au milieu du récit, ils restent dans les marges, ils se tiennent au bord de leurs vies, de leur maison, de leur pays, ils marchent au bord des routes, à côté de leur mémoire, à la lisière de l’ordinaire et de la raison, comme il leur arrive de faire du stop : au cas où on s’arrêterait pour les prendre. Je les ai pris dans mon livre. »

Source : Un renard à mains nues, Quatrième de couverture

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR   

Lorsqu’on ouvre ce recueil de nouvelles, trente-quatre pour être exact, et que le regard glisse pour la première fois sur la page lisse d’être si neuve, le premier mot qui s’offre à notre curiosité de lecteur est un pronom personnel, le premier de la liste, le « je » de l’ego et de la confidence, le « je » du journal intime ou de l’autobiographie. Et puis, au fil de la lecture, le « je » prend corps. La préférée du lac qui donne son nom à la première nouvelle du recueil est une femme, qui se souvient de ses étés de petite fille au bord d’un lac, un lac merveilleux, au milieu duquel, à bord d’un pédalo, elle « préférait lire que jouer à vivre et mourir, que (se) noyer pour de faux et même pour rire ». Cette enfant qui aime les livres et qui se gorge de mots et d’histoires, c’est peut-être bien sûr un double de l’auteur, un souvenir d’autrefois. Mais très vite, Emmanuelle Pagano brouille les pistes et peu à peu, le « je » devient pour le lecteur un jeu à part entière. Qui se cache derrière le modeste pronom personnel qui ouvre chaque nouveau récit ? Car le « je » de l’écrivain est protéiforme. Des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des jeunes filles se racontent, se dévoilent, se confient avec la même sincérité teintée d’émerveillement devant la beauté du monde et la même inquiétude pour tout ce qui leur échappe et qu’ils ne comprennent pas ou mal. Entre toutes ces figures qui évoluent à la marge du monde, l’écrivain tisse des liens ténus qui les ramènent à la vie. En leur prêtant sa voix, son « je », une espèce d’intériorité qui va si loin dans l’empathie que le temps d’un récit, elle se met à leur place, se coule dans leur corps ou leur chagrin, Emmanuelle Pagano nous les rend soudain lisibles. D’un seul coup, elles perdent à nos yeux cette espèce d’étrangeté inaccessible qui nous portait à les garder à distance. Brusquement, une fillette qui étrangle un renard à mains nues, un « débile de la route » qui se poste chaque jour dans le virage, où sa femme et ses enfants sont morts dans un accident de voiture, une femme qui veut retrouver une ancienne douleur, des adolescents qui jouent à se faire peur sur des voies d’autoroutes, brusquement, tous ces personnages rayonnent d’humanité. Leur fragilité comme leur souffrance nous émeuvent et les récits de leurs histoires singulières s’inscrivent dans notre mémoire comme des souvenirs auxquels on tient.

Derrière eux, à l’arrière-plan, des no man’s land, des paysages sauvages de montagne, des friches industrielles, des zones commerciales se déploient comme un écrin, où le vide des espaces renvoie l’écho de leurs silences. Sur cette carte de l’indicible, où le plus important ne peut pas toujours se dire, se décliner en mots, les bords, les bordures, les lisières, les frontières dessinent un tracé sensible, où la douleur peut aller au-delà de l’entendement humain. Quand un père découvre le corps de sa petite fille de deux ans déchiqueté par la herse rotative qu’il a oublié d’éteindre, le récit n’a plus d’autre choix que de se fondre dans le silence pétrifié des rescapés. L’écrivain touche alors aux limites de la littérature. Depuis Le Tiroir à cheveux (P.O.L, 2005), Emmanuelle Pagano s’est habituée à se jouer des limites, elle les repousse toujours plus loin, se confronte à des sujets toujours plus difficiles, des silences toujours plus profonds et insupportables (Les Mains gamines, P.O.L, 2008). Dans son désir de cerner au plus près l’humain, l’écrivain n’hésite pas à se mettre à l’écoute du monde et des hommes, à prendre du recul, de la hauteur, à s’extraire du tourbillon de la vie pour mieux détailler les marges, et surtout mieux les comprendre. Un peu à la manière de la jeune femme qui « marche sur la corniche » et qui « entend des mouvements et des mots monter des gorges », l’écrivain peut dire : « Moi qui suis seule, moi qui suis en haut, je ne suis isolée de rien. Tout me vient et me prend. ». Il suffit d’observer pour trouver matière à écrire et curieusement, il suffit de lire pour revenir à la vie. Comme cette lectrice insatiable qui cherche entre les pages des livres qu’elle emprunte à la bibliothèque des traces laissées par d’autres lecteurs, des indices qui lui permettent de « ne plus lire seulement la vie des personnages des livres, [mais] aussi la vie des lecteurs de leurs drames ». La vie, les livres, les livres, la vie, et au fond, le même désir, insatisfait et sans cesse renouvelé, de toucher au coeur de l’être et de comprendre, enfin.

Un Renard à mains nues est une oeuvre sensible, qui décline une étrange poésie des marges, à la lisière fragile de l’indicible.

Odile d’Harnois

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Nota bene : toutes les photos sont soumises au droit d’auteur – Photo à la une de l’article : Renard roux par un anonyme – Images may be subject to copyright.

4 comments

Répondre Sev
8 août 2016

Wow, quelle chronique forte! Tellement de chsoes se dégagent de tes mots, que j’ai très envie d’explorer à mon tour l’univers de cette auteure…Merci pour cette découverte qui, je le pense, ne me laissera pas de marbre.

Répondre lecturesaucoeur
8 août 2016

Merci de cette visite et puisque toutes les découvertes littéraires sont d’authentiques aventures, bon vent pour cette nouvelle exploration !
Belle soirée !

Répondre Gilles Labruyère
8 août 2016

Encore un qui est très attirant et que je vais immédiatement mettre sur ma liste ! Merci pour la recommandation, Lectures au Cœur !

Répondre lecturesaucoeur
8 août 2016

Merci à vous, Gilles ! Je suis très heureuse que vous ajoutiez ce recueil de nouvelles sur votre liste.
Bonne lecture donc et belle semaine !

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