UN JOUR, UN POÈTE : Roger Caillois

In: Un jour un poète

On: 16 octobre 2018

 

 

Entrée de la vie : l’autre écriture

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   Vint la vie : une humidité sophistiquée, promise à un destin inextricable ;  et chargée de secrètes vertus, capable de défis, de fécondité. Je ne sais quelle glu précaire, quelle moisissure de surface, où déjà s’enfièvre un ferment. Turbulente, spasmodique, une sève, présage et attente d’une nouvelle manière d’être, qui rompt avec la perpétuité minérale, qui ose l’échanger contre le privilège ambigu de frémir, de pourrir, de pulluler.

   D’obscures distillations préparent les sucs, les salives, les levures. Comme des vapeurs ou des rosées, de brèves gelées patientes sourdent à grand-peine et pour un moment d’une substance naguère imperturbable, pharmacies d’une heure, victimes désignées de l’intempérie, prêtes à fondre ou à sécher, ne laissant qu’une saveur ou qu’une souillure.

   Naissance de toute chair irriguée d’une liqueur, telle la pommade blanche qui gonfle la boule de gui ;  telle, dans la chrysalide, la purée intermédiaire ente la larve et l’insecte, la gélatine indistincte et qui sait seulement trembler, avant que ne s’y éveille le goût d’une forme précise, d’une fonction personnelle. Rapidement, s’ajoute la première domestication du minéral, les quelques onces de calcaire ou de silice qu’il faut à une matière flottante et menacée pour se construire une protection ou un support :  au-dehors, coquilles et carapaces, vertèbres au-dedans, tout de suite articulées, adaptées, usinées dans le moindre détail. Minéraux transfuges, tirés de leur torpeur, apprivoisés à la vie et sécrétés par elle, ainsi frappés de la malédiction de croître — il est vrai, le temps d’un sursis vite expiré. L’instable don de tressaillir émigre sans cesse. Une alchimie opiniâtre, usant d’immuables modèles, ménage sans se lasser à une chair toujours neuve un autre asile ou un autre soutien. Chaque abri délaissé, chaque poreuse charpente tombent au long des siècles et des siècles des siècles en une longue pluie de semences stériles. Ils s’étagent en une boue presque toute faite d’eux-mêmes, qui durcit et qui redevient pierre. Les voilà rendus à la fixité d’autrefois répudiée. Même lorsque leur forme se reconnaît encore, de place en place, dans le ciment, elle n’est plus que chiffre, que signe qui dénonce le passage éphémère d’une espèce.

   Continûment, les roses microscopiques des diatomées, les clathres minuscules des radiolaires, les coupes annelées des coraux comme autant de menus disques osseux, aux rais nombreux et minces, cercles de lames convergentes, les canaux parallèles des palmes, les étoiles des oursins ensevelissent dans l’épaisseur de la roche des semis de symboles pour une héraldique d’avant le blason.

   L’arbre de la vie, cependant, ne cesse de se ramifier. Une écriture innombrable s’ajoute à celle des pierres. Des images de poissons comme entre des touffes de mousses évoluent parmi des dendrites de manganèse. Un lis de mer au sein de l’ardoise oscille sur sa tige. Une crevette fantôme ne peut plus tâter l’espace de ses longues antennes brisées. Des fougères impriment dans la houille leurs crosses et leurs dentelles. L’ammonite de toute taille, de la lentille à la roue de moulin, impose partout la marque de sa spire cosmique. Le tronc fossile, devenu opale et jaspe, comme d’un incendie immobile, se vêt d’écarlate, de pourpre et de violet. L’os des dinosaures métamorphose en ivoire sa tapisserie au petit point, où luit de temps en temps une touche rose ou azur, couleur de dragée.

   Tout vide est comblé, tout interstice occupé. Jusqu’au métal s’est insinué dans les cellules et les canaux d’où la vie a depuis longtemps disparu. La matière insensible et compacte a remplacé l’autre en ses ultimes refuges. Elle en adopta les exactes figures, les plus fines ornières, si bien que le calque antérieur reste consigné dans le grand album des âges. Le signataire disparu, chaque profil, gage d’un miracle différent, demeure comme un autographe immortel.

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Roger Caillois (1913-1978) – Entrée de la vie : l’autre écriture in Pierres, Collection Poésie, Éditions Gallimard, 2013

 

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   Photographies © Odile d'Harnois

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Pour en savoir plus

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 Roger Caillois (1913-1978)

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❖ Une biographie

« Né à Reims, le 3 mars 1913.

Issu d’une famille de la petite bourgeoisie rémoise, Roger Caillois fit ses études secondaires au lycée de Reims, où il eut comme professeur d’histoire-géographie Georges Bidault. Il se lia également pendant ses années de lycée à Roger Gilbert-Lecomte et au groupe du « Grand Jeu ».

Installé à Paris avec sa famille à la fin des années 20, il fit à Louis-le-Grand son hypokhâgne et sa khâgne, condisciple de Jacques de Bourbon Busset, André Chastel et Pierre Grimal Admis à l’École normale supérieure en 1933, il fut proche un temps des surréalistes, avant de rompre avec le mouvement en 1934.

Agrégé de grammaire, auditeur à l’École pratique des hautes études, où il assista aux conférences de Georges Dumézil, Alexandre Kojève et Marcel Mauss, Roger Caillois allait développer une pensée originale, nourrie de sociologie et d’anthropologie, vouée notamment à l’exploration du sacré. Auteur, dès avant la guerre, de deux essais intitulés Le Mythe et l’Homme et L’Homme et le Sacré, Roger Caillois fondait en 1938 avec Georges Bataille le collège de Sociologie. Son nom, à cette époque est lié à plusieurs activités de l’extrême-gauche antifasciste.

Sa rencontre avec la femme de lettre argentine Victoria Ocampo devait le conduire, en juillet 1939, à quitter la France pour l’Argentine (…) »

 

Lire la suite sur le site :  Académie française

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❖  Une oeuvre, des documents

 

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