UN JOUR, UN POÈTE : Francis Ponge

In: Un jour un poète

On: 8 septembre 2016

chat-perche

 .

.

 

 

.

.

.

À chat perché

.

Je ne peux m’expliquer rien au monde que d’une seule façon : par le désespoir. Dans ce monde que je ne comprends pas, dont je ne peux rien admettre, où je ne peux rien désirer (nous sommes trop loin de compte), je suis obligé par surcroît à une certaine tenue, à peu près n’importe laquelle, mais une tenue. Mais alors si je suppose à tout le monde le même handicap, la tenue incompréhensible de tout ce monde s’explique : par le hasard des poses où vous force le désespoir.

Exactement comme au jeu du chat perché. Sur un seul pied, sur n’importe quoi, mais pas à terre: il faut être perché, même en équilibre instable, lorsque le chasseur passe. Faute de quoi il vous touche : c’est alors la mort ou la folie.

Ou comme quelqu’un surpris fait n’importe quel geste: voilà à tout moment votre sort. Il faut à tout moment répondre quelque chose alors qu’on ne comprend rien à rien; décider n’importe quoi, alors qu’on ne compte sur rien; agir, sans aucune confiance. Point de répit. Il faut « n’avoir l’air de rien », être perché. Et cela dure ! Quand on n’a plus envie de jouer, ce n’est pas drôle. Mais alors tout s’explique: le caractère idiot, saugrenu, de tout au monde : même les tramways, l’école de Saint-Cyr, et plusieurs autres institutions. Quelque chose s’est changé, s’est figé en cela, subitement, au hasard, pourchassé par le désespoir. Oh ! s’il suffisait de s’allonger par terre, pour dormir, pour mourir. Si l’on pouvait se refuser à toute contenance ! Mais le passage du chasseur est irrésistible : il faut, quoiqu’on ne sache pas à quelle force l’on obéit, il faut se lever, sauter dans une niche, prendre des postures idiotes.

… Mais il est peut-être une pose possible qui consiste à dénoncer à chaque instant cette tyrannie: je ne rebondirai jamais que dans la pose du révolutionnaire ou du poète.

—————————————————-

Francis Ponge (1899-1988) – Texte tiré de Proêmes (1948)

.

.

Photographie : Chat perché © Odile d'Harnois

 

 

——–

Pour en savoir plus

.

.

❖ À propos de Francis Ponge : PONGE, PÂTURAGES, PRAIRIES de Philippe Jaccottet par Odile d’Harnois : Hommage à Francis Ponge

8 comments

Répondre walachniewicz
13 septembre 2016

je m’attardai en cet article, plongée que je suis dans le parti pris des choses, et voilà qu’il me plairait de lire Poêmes. Merci !

Répondre lecturesaucoeur
15 septembre 2016

Avec les poèmes en prose de « Proêmes », c’est sûr, vous passerez un bon moment.
Merci de votre visite sur Lectures au Coeur et belle soirée !

Répondre Caroline D
10 septembre 2016

Oui, révolutionnaire ou poète…
Merci, Odile.

Répondre lecturesaucoeur
13 septembre 2016

Ou quand la poésie flirte avec le subversif …
Merci d’être passée, Caroline et belle journée !

Répondre ilmiosguardo.wordpress.com
10 septembre 2016

Non capisco il francese, ma il micio della tua bella immagine è davvero tenero e delizioso.

Bel fine settimana,
con un sorriso

Ondina 🙂

Répondre lecturesaucoeur
13 septembre 2016

Grazie, Ondina, per la tua gentile visita 🙂
Bella giornata!
Odile

Répondre LOU
8 septembre 2016

Et si tu savais, combien, avec l’âge avançant, je suis d’accord avec ce texte. Souvent mes yeux font comme mes neurones, ils louchent !
Quant à la protestation (pour ne pas vouloir utiliser le pluriel), elle va en augmentant.

Répondre lecturesaucoeur
11 septembre 2016

Comme je comprends …

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :