ROME, LE MYSTÈRE (44) : Le mot n’est pas la chose

In: Rome le mystère

On: 24 septembre 2017

Photographie : Colonnes romaines © Odile d'Harnois

 

 

 

 

.

.

.

Le mot n’est pas la chose 

.

(…)

Je poursuivis mon chemin, le long d’une rue montante, à ma droite, le champ noir des ruines avec ça et là des blocs de pierre arrachés, des socles éclatés, des restes de murs et des moitiés d’arc, une étendue tachée de noir et de blanc. ­­­­– J’étais seul, personne ne me dérangeait et je me sentais très distinctement comme quelqu’un qui traverse un bric-à-brac. – Je ne sais pas si tu connais toi aussi cette façon d’expérimenter sa propre présence, que l’on ressent nettement en particulier à travers des mises en scène, des situations ou des objets matérialisés dans une conscience commune, c’est-à-dire ayant cours partout – par exemple en regard de ces restes de civilisation ou oeuvres d’art : cela me ramène toujours de plus en plus distinctement à moi-même et il m’est à chaque fois de plus en plus difficile de ne pas tenir compte de mon propre présent, de ma présence dans ce corps. – Me paraît donc très ridicule toute manière de formuler la distance, qu’il s’agisse d’histoire ou d’art, d’une peinture à vous griser, d’une musique à vous enivrer ou d’un livre. – Bref, je revécus l’expérience de ma propre présence ici, en octobre 1972, au cours d’une visite nocturne. –

.

Ne m’étais-je pas imaginé et représenté en secret toute cette scène en plus impressionnant ? – Il m’arriva la même chose qu’au premier dimanche de mon séjour ici : ce chien qui aboie figurait dans le livre de latin du premier cycle, avec le précepte Cave canem en dessous. J’y accordai beaucoup d’importance à l’époque, à ce chien et ce précepte, car une infime parcelle de vitalité me guignait à travers l’apprentissage rigide et formel de la grammaire et me montrait que cela avait eu trait à la vie un jour – du soleil, la lumière, l’air, bouger, habiter, un chien qui aboie. Ce dimanche-là, dans l’après-midi, je descendis une rue, contemplai les bâtiments aux couleurs ternies et les arbres, et marchai dans une merde de chien. Je bifurquai aussitôt après dans l’artère plus grande et vis à l’entrée d’un complexe de villas plus vaste ce carreau avec le chien attaché à une chaîne et qui aboie et Cave canem en dessous. –M’étais-je donc vraiment représenté en secret tout le décorum  en un rien plus impressionnant ?

.

Deux voitures de police garées à l’ombre attendaient en bordure de la place du Capitole. Les corps uniformes étaient adossés dans la semi-pénombre, d’une poche, un transistor laissait échapper une musique grêle.

.

Il était près d’1 heure quand je vins à passer par là pour arriver à la colline du Capitole et sa place dessinée par Michel Ange – une place véritablement belle, libératrice, conçue avec une fine perception de l’espace, car j’en eus immédiatement la sensation.

.

Dès que mon regard se détourna des édifices alentour et de leur état, j’eus le sentiment de l’espace et non pas celui d’un désordre poussiéreux. – Ici, je pouvais marcher, me mouvoir, sur une surface régulière qui m’était agréable. – La lumière des projecteurs et le haut ciel blanc nuageux par-dessus, la statue équestre de Marc Aurèle au centre de la place, qui m’apparut plutôt superflue dans ma perception de l’espace, malgré le motif du sol, les pavés réguliers, qui s’écoulaient vers elle.

.

(…) il me fut impossible de capter une pensée en ce lieu, jusqu’à ce qu’une bruine se mette à tomber et que, le col du manteau relevé, je me décide à m’en aller d’ici.

.

À nouveau par des rues poussiéreuses, maisons élimées, des artères par petits à-coups qui ouvrent sur des élargissements aux allures de places, le tout délayé sous l’éclairage des rues qui répand une atmosphère diffuse la nuit car il est bas.

.

Une Birreria San Marco était encore ouverte à l’angle d’une rue, alors qu’alentour tout était éteint, il était env. 2 heures moins 20 quand je bus debout 1 Birra Dreher, grande, pour 220 lires, où des serveurs, saucisses et salades au bout des mains, tanguaient entre les gens debout devant le débit de boissons et les vitrines garnies de choses à manger, vers les pièces du fond, un endroit qui ressemble à un bistrot à Cologne, mais en plus grand, à un café, le Birbäumchen peut-être, mais avec des nappes blanches. – Une idée soudaine en buvant, sans savoir si elle est exacte ou non : monde dérangé, où les plaisirs et les vécus tendent au raffinement, c’est-à-dire vers la tête, et qu’un métabolisme puissant, définiteur de l’Individu, arrime pourtant si solidement à un corps fragile. – Une botte d’oignons est suspendue près de la porte. – Ou bien la vie est accidentellement un tout, ou bien elle n’est pas, G.Benn – « Voulez-vous vous engager pour les Droits de l’Homme ? » – L’hiver prochain – Korzybski° : le mot n’est pas la chose, la carte géographique n’est pas l’endroit qu’elle représente.

(…)

.

——————————————

Rolf Dieter Brinkmann (1940-1975) – Un extrait de Rome, regards, Quidam Éditeur, 2008 – Traduit de l’allemand par Martine Rémon

Titre original : Rom, Blicke  – Copyright © 1979 by Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg

.

.

Notes : ° Korzybski, Comte Alfred Hadbank Skarbeck, scientifique et linguiste (1879-1950), fondateur de la Sémantique Générale. W.S.Burroughs fut son élève.

 

.

 

                                                                  Photographie © Odile d'Harnois

.

..

—————

Pour en savoir plus

 .

Photo_Rolf_Dieter_Brinkmann .

  Rolf Dieter Brinkmann (1940-1975)

Images may be subject to copyright

.

.

.

❖ Rolf Dieter Brinkmann est né à Vechta le 16.04.1940. En mars 1958, il quitte le lycée après la 10ème classe1, puis il entre en apprentissage chez un libraire à Essen en 1959. En 1962, il part s’installer à Cologne. C’est là qu’il se mariera en 1964 avec Maleen Kramer et que naîtra son fils, Robert, la même année.

Dès le début des années 60, Brinkmann publie de la poésie et de la prose, une prose tout d’abord inspirée par le nouveau roman. Ensuite, devenu écrivain, il se fixera comme objectif principal de supprimer toutes les barrières séparant la ‘grande’ poésie de la ‘simple’ activité d’écrivain, un objectif qu’il poursuivra avec d’autres écrivains à partir du milieu des années 60. Ce grand changement devait s’opérer entre autres grâce à une présentation et une réutilisation dans la production littéraire européenne et, a fortiori, germanophone, des moyens de la « beat literature » et du « pop art » américains. Brinkmann souhaitait ainsi influencer de façon décisive la vie littéraire de la RFA, qu’il jugeait trop conventionnelle, mais les grands espoirs qu’il nourrissait ne se réaliseront pas.

Par ailleurs, la politisation, à ses yeux unilatérale et fonctionnelle, d’une partie du mouvement (post)soixante-huitard sera pour lui tout aussi décevante. Il réagira à cette tendance par des déclarations tantôt subjectives, tantôt élitistes, et par des interventions virulentes, mais il en sera aussi de plus en plus désorienté dans ses propres certitudes d’écrivain.

Ensuite, il mènera au début des années 70 une vie essentiellement (…)

 

Lire la suite sur le site consacré à l’auteur : Rolf Dieter Brinkmann

.

.

❖ Rome, regards : une chronique des jours à Rome

                                   Octobre 1972 – janvier 1973 : Rolf Dieter Brinkmann (1940-1975) séjourne à Rome, à la Villa Massimo, pendant allemand de la Villa Médicis. Il en revient avec trois cahiers dans lesquels il a engrangé ses impressions, sa correspondance amicale ou pas, les lettres envoyées à Maleen, sa compagne. Il y consigne son voyage, la découverte de cet endroit destiné à la « création » artistique, ses démêlés avec les occupants, ses rencontres avec les autochtones, ses lectures, les difficultés matérielles constantes, ses interrogations multiples. il prend des photos, réalise des collages, déambule dans Rome, cette ville de vestiges qui impose son passé alors qu’en lui vocifèrent colère et désolation.

Une Présentation de Rome, regards par Quidam Éditeur 

.

.

.

1 comments

Répondre Fernan Carrière
25 septembre 2017

Je lis ce texte et d’autres textes surviennent à la mémoire : Montaigne qui décrit ses marches dans Rome, Stendhal et Zola ( je crois ), qui racontent leurs propres expériences à quelques siècles d’intervalle… et d’autres probablement.

Tant de mystères, cette impression de détachement à se promener dans les traces d’autres personnages, imaginaires ou réels, dans des lieux chargés et hantés de tant de fantômes…

Leave A Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :