ROMAN : Variations mélodiques autour du thème de l’alter ego

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 14 avril 2016

 

Roman

Linda Lê

Paru en janvier 2016 aux éditions Christian Bourgois, Collection Littérature Française, 174 pages

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Linda Lê, roman © Christian Bourgois Éditeur, Collection Littérature Française, 2016

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SI VOUS AIMEZ les romans qui amènent à réfléchir sur la passion amoureuse, si vous aimez les portraits psychologiques fouillés, si vous aimez les écritures cérébrales qui ne craignent pas d’investir les champs obscurs de l’être, alors vous aimerez sans doute Roman, le nouveau livre de Linda Lê.

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Photo_linda_lePhoto Linda Lê 

© Renaud Monfourny

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RÉSUMÉ

« De quoi souffres-tu ?

De l’irréel intact dans le réel dévasté. »

Ces mots de René Char auraient pu servir d’exergue à ce livre des nuits, de la déraison et des passions qui exilent : une femme vient d’échapper à la mort, elle part à la recherche de cet Autre qui lui tiendrait lieu de frère de substitution, de jumeau perdu et retrouvé, de double sublimé. Elle le découvrira peut-être en la personne d’un inconnu nommé Roman.

Source : Christian Bourgois Éditeur

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR   

Elle est romancière. Il porte le nom de son art. Entre L. et Roman, le lecteur admiratif et assidu qui prend le risque d’écrire des lettres très personnelles à l’auteur qui le fascine, la rencontre dépasse les simples bornes d’une passion partagée pour la littérature. D’instinct, chacun d’eux a reconnu chez l’autre les contours intimes de  sa propre blessure, comme un reflet magnifié de la souffrance, comme la promesse d’une totale fusion de leurs âmes. Dans son nouveau livre, Roman, un texte complexe où elle joue du contrepoint, Linda Lê analyse comme un motif musical obsessionnel la quête dévorante de l’alter ego. Au point de friction de la folie et de la raison, elle superpose les lignes mélodiques d’une réflexion qui explore à la fois la psyché et l’univers de la création artistique. Écrit par L., un essai sur les passions clandestines de trois amoureuses célèbres – Taos Amrouche, Catherine Pozzi et Camille Claudel – qui avaient eu une liaison avec des hommes qu’elles admiraient – Jean Giono, Valéry et Rodin – , mais qui les révoltaient par une désinvolture qui ne s’accordait pas avec l’intensité de leur sentiment, s’inscrit dans le texte de Linda Lê comme une base poétique de soutènement. Face à ce trio de muses qui glissent, à force de dépendance affective, dans les territoires insondables de la folie, B. – peintre et compagnon d’ L. – incarne au contraire un solide bastion des forces claires de la raison. Entre la fascination morbide qu’exercent sur elle les « trois aimantes inouïes » et les leçons de pragmatisme que lui dispense un homme qu’elle n’est plus très sûre d’aimer, L. s’accroche à son rêve de double parfait jusqu’à ce qu’une rupture d’anévrisme la ramène brutalement à un certain sens des réalités. Point de départ d’une évolution salutaire, le réveil de l’héroïne dans une salle de réanimation de l’hôpital Sainte-Anne sert d’ancrage aux aller-retour  de la narration dans les différents temps du passé. Comme les vagues grignotent la plage au rythme de la marée, le récit qui n’en finit pas de s’accrocher à l’instant du réveil à l’hôpital progresse ainsi par nappes successives. La peur de la mort, la conscience d’avoir échappé de peu à l’irréparable apparaît comme un électrochoc, seul capable de guérir du manque originel. Mais pour L. qui est restée inconsolable d’avoir perdu un frère, né deux ans après elle et mort à sa naissance, comme pour Roman, l’orphelin qui ne s’est jamais remis d’avoir été un enfant illégitime, le manque se décline aussi en termes de racines. Quand l’exil oblige à se construire sur une fracture de l’être, quand le vide intérieur et ses vertiges deviennent tout à coup si violents que seul, un double de soi, pourrait en mesurer l’horreur, une rencontre inattendue entre  deux parcours similaires, deux sensibilités voisines, se vit naturellement comme un baume qui atténue la douleur. Texte cérébral, analytique, qui transcrit sur le papier le mouvement obsessionnel, répétitif, lancinant, d’une pensée qui cherche à comprendre et à libérer l’être des champs contraignants de l’inconscience, Roman rappelle aussi que tout ce qui peut tuer l’artiste, dans le même temps, donne vie à son oeuvre.

Odile d’Harnois

  

2 comments

Répondre quaidesproses
14 avril 2016

Je crois que tu m’as convaincue !
Je vais chercher ce roman le plus tôt possible.

Répondre lecturesaucoeur
15 avril 2016

Formidable! Bonne lecture alors …

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