LA HAINE DE LA POÉSIE : Ressentiment et faillite du langage

In: Notes de lecture

On: 11 octobre 2017

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Récit Pamphlet

Ben Lerner

Paru en août 2017 aux éditions Allia, 96 pages

Titre original : The Hatred of Poetry

Traduit de l’américain par Violaine Huisman

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La Haine de la Poésie de Ben Lerner Éditions Allia

Ben Lerner, La Haine de la poésie © Éditions Allia, 2017

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SI VOUS AIMEZ  la poésie et les poètes qui réfléchissent sur leur art, si vous aimez la provocation quand elle est maîtriséesi vous aimez les textes qui mêlent érudition et anecdotes personnellesalors vous aimerez sans doute La Haine de la poésie de Ben Lerner.

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Ben Lerner écrivain

Photo : Ben Lerner 

Images may be subject to copyright

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LE RÉSUMÉ

« « Poésie » : quel genre d’art a pour présupposé le dégoût de son public et quel genre d’artiste se range du côté de ce dégoût, voire l’encourage ? Un art détesté du dehors comme du dedans. Quel genre d’art pose comme condition de son existence un mépris total ? »

En classe d’anglais, le collégien Ben Lerner doit apprendre par cœur une poésie de son choix pour la réciter en cours. Pour sa brièveté, il jette son dévolu sur Poésie de Marianne Moore. C’était se méprendre sur sa facilité à être mémorisée… Devant tout le monde, il s’y reprendra à trois reprises. Aujourd’hui, l’écolier est devenu un poète récompensé et un « écrivain charismatique » (dixit le New York Times). Mais ce poème l’obsède encore.

Comment être poète ? Qu’est-ce que la poésie ? Un imbroglio de contradictions entoure encore cet art dont Ben Lerner est le premier à faire les frais, chez le dentiste, la mâchoire grande ouverte, ou quand il s’agit de répondre à la question fatidique : « Que faites-vous dans la vie ? »…

Truffé de références exposées avec limpidité (de Platon à John Keats, de Walt Whitman à Emily Dickinson), Ben Lerner oscille entre récit et pamphlet pour tirer à boulets rouges, y compris sur certains de ses comparses poètes. Contre ceux-là, il défend sa vision d’une poésie comme quête d’universalité et d’authenticité.

 

Source : Éditions Allia

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR

Certaines évidences méritent d’être couchées, noir sur blanc, sur le papier  pour que la distance ainsi offerte par l’écriture favorise la réflexion et permette d’échapper à l’engrenage insipide des lieux communs. C’est à ce travail d’analyse que l’Américain Ben Lerner, poète et romancier, s’est consacré dans un petit livre intitulé La Haine de la poésie. Sensible au ressentiment consensuel qui le touche personnellement dans son rôle de poète, il s’interroge sur les causes d’un mépris qu’il reconnaît, comble du paradoxe, avoir lui-même ressenti pour la poésie. Dans un monde où « le triomphe de la commercialisation du langage » marginalise l’inutile beauté du poème, même les poètes ne se lisent plus entre eux. Entre essai et récit, Ben Lerner s’efforce ainsi patiemment de démonter un à un les mécanismes secrets qui sont à l’oeuvre dans l’éclosion d’un sentiment de détestation aussi largement répandu.

À partir de références littéraires triées sur le volet ((de Platon à John Keats, de Walt Whitman à Emily Dickinson) et d’anecdotes personnelles qui ancrent sa réflexion dans le témoignage, Ben Lerner échafaude l’hypothèse que la haine de la poésie découlerait d’un profond sentiment d’impuissance. Assimilée au paradis perdu de l’enfance, à ses jeux où le verbe déployait des trésors inépuisables, où il suffisait de nommer les choses pour les faire apparaître, où le langage était le roi d’un monde peuplé d’images, la poésie déçoit naturellement les adultes qui n’y retrouvent jamais tout à fait le parfum intime qui les bouleversait étant enfants. La colère à l’encontre de la poésie naît d’abord de cette frustration d’adulte contraint à faire du langage non plus un passeport vers le rêve, mais un outil de communication efficace. Chez les professionnels de l’écriture poétique, le ressentiment s’intensifie encore. Car « les poètes sont des menteurs ». L’objet poème qu’ils composent avec plus ou moins de talent reste à jamais une pâle représentation, toujours décevante, d’un idéal poétique poursuivi avec un acharnement nécessairement voué à l’échec. Car la Poésie, servie par la faillite du langage – les mots  traduisent imparfaitement l’émotion poétique – reste désespérément inaccessible.

Texte clair, un rien provocateur qui défend l’idée que « le problème fatal de la poésie [ce sont] les poèmes », La Haine de la poésie a le mérite de poser clairement la question du désintérêt du public pour un genre littéraire qui a du mal à faire valoir sa quête – essentiellement inefficace – du Beau, dans un monde où l’économie contamine désormais l’espace réservé du langage. Même si le propos semble parfois rendre compte d’une problématique plus largement liée à l’art qu’à la seule poésie,  cet opuscule de Ben Lerner au titre incendiaire est à découvrir entre deux lectures, gourmandes, de poésie.

O.d’Harnois

 

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Pour en savoir plus

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❖ Ben Lerner

est né en 1979 à Topeka (Kansas) aux États-Unis. Il a remporté plusieurs prix de poésie et est l’auteur, à ce jour, de deux romans traduits en français : « Au départ d’Atocha » et « 10:04« . Il vit à Brooklyn.

Son premier roman « Au départ d’Atocha » a remporté le Believer Book Award         (…)

En savoir plus avec le site : Babelio  

 

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❖ Le site de l’éditeur : Éditions Allia

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2 comments

Répondre LA HAINE DE LA POÉSIE : Ressentiment et faillite du langage — Lectures au coeur – musnadjia423wordpress
11 octobre 2017

[…] via LA HAINE DE LA POÉSIE : Ressentiment et faillite du langage — Lectures au coeur […]

Répondre Barbara
11 octobre 2017

Merci pour ce partage..
Je vais me procurer le livre…
Refuser la poésie n’est pas seulement refuser le « beau » c’est surtout refuser que le monde accouche du meilleur…
Merci encore

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