POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER : L’élégance du coeur ou comment Patrick Modiano s’est approprié l’art classique d’exténuer la douleur

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 24 novembre 2014

 

.

.Prix Nobel de Littérature 2014

Roman

 Patrick Modiano

Paru en octobre 2014 aux Editions Gallimard, Collection Blanche, 160 pages

*

 

Visuel_pour-que-tu-ne-te-perdes-pas-dans-le-quartier

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans la quartier © Editions Gallimard, Collection Blanche, 2014

 

*

.

.

.

SI VOUS AIMEZ l’oeuvre tragique de Racine, si vous aimez les quêtes identitaires, où les grands chagrins d’autrefois reviennent hanter le présent, si vous aimez la retenue et la pudeur, alors vous aimerez sans doute Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier de Patrick Modiano.

.

.

.

*

Photo : Patrick Modiano - © Patrick Swirc

Photo : Patrick Modiano 

© Patrick Swirc

*

.

.

.

RÉSUMÉ

« —  Et l’enfant ? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l’enfant ?

   —  Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu… Quel drôle de départ dans la vie…

   —  Ils l’avaient certainement inscrit à une école…

   —  Oui. A l’école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d’une grippe.

   —  Et à l’école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage…

   —  Non, malheureusement. Ils ont détruit l’école de la Forêt il y a deux ans. C’était une toute petite école, vous savez… »

Extrait de « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », Patrick Modiano

.

.

L’AVIS DE LECTURES AU COEUR       

Alors qu’il vient d’être récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le prix Nobel de Littérature, l’écrivain français Patrick Modiano publie aux éditions Gallimard un nouveau roman qui s’inscrit dans la lignée de ses récits poétiques autour du thème de la mémoire. Quête identitaire qui multiplie les incursions sensibles dans un passé angoissant, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier témoigne une nouvelle fois de la prédilection littéraire de Patrick Modiano pour les brumes douces et pâles de l’oubli. Il suffit d’un seul appel téléphonique pour que Jean Daragane, écrivain bien établi, se voie brutalement contraint de se remémorer un épisode douloureux de son enfance. Avec un art consommé de l’atténuation, Modiano suggère plus qu’il ne les relate les circonstances d’un abandon ancien et la souffrance aiguë qui en a découlé. Comme une ombre de l’auteur, un double ouaté, Daragane tente du mieux qu’il peut d’éviter « que le chagrin, enfoui jusque-là, ne se propage à travers les années comme le long d’un cordon Bickford*. »

Dans la lignée des grands auteurs classiques du XVIIe siècle, Patrick Modiano évoque le destin singulier de son personnage avec élégance et pudeur. Ni larmes ni cris, point d’effusions dans cette traversée du temps qui se fait au rythme de la déambulation dans les rues de Paris. Les aspérités du souvenir, dans tout ce qu’elles pourraient avoir de dangereux, sont polies avec soin par le verbe qui n’en conserve qu’un miroitement doré. « Presque rien ». A peine un reflet, un imperceptible tremblement. Mais derrière les mots qui cherchent à épuiser la souffrance, à l’exténuer jusqu’à tenter de la faire disparaître sous la neutralité apaisante d’une écriture blanche, derrière le texte subsistent la violence du chagrin, la déchirure intime, sa brutalité, aussi signifiante dans la dévastation de l’être que dans la construction identitaire. Il faut traverser les brouillards pâles du texte, enjamber les blancs du récit pour accéder au noyau de sentiments en fusion qui menacent de faire imploser le héros. Dans le coeur de Jean, l’enfance n’en finit pas de distiller ses poisons.

Ecrit dans un style qu’il est aisé de lire, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier n’est pourtant peut-être pas le meilleur roman de l’écrivain français. L’intrigue de cette enquête sur les traces d’un passé presque disparu touche en effet aux limites de l’exercice. A force d’épure et de minimalisme, le romanesque s’étiole. Le charme opère malgré tout. Et le style Modiano, cette humilité naturelle qui conduit l’auteur à esquisser sans prétention les destinées les plus mélancoliques, semble devoir séduire encore longtemps.

Odile d’Harnois

.

.

.

.

.

 

Le cordon Bickford * : du nom de son inventeur, William Bickford, le cordon Bickford est une mèche de sûreté pour mines.

 

 

0 comments

Répondre Bécan
6 février 2015

Intéressante comparaison avec les auteurs du XVIIème siècle. Dès que je l’ai lu, j’ai eu le sentiment de me trouver dans une enquête policière. On découvre au fur et à mesure le passé de Daragane avec des pièces à conviction, de curieux indices… Le personnage principal semble, au premier abord pourvu d’une immuable paraisse face à tout ce qui l’entoure. Puis, il s’intéresse à l’enquête de sa vie et réapprend à découvrir, ou plutôt retrouver, le fonctionnement de la mécanique du souvenir. La machine est en route…

Vos articles sont très intéressants!

Répondre Lectures au Coeur
6 février 2015

Au coeur de son travail d’écriture, la quête identitaire irrigue en effet la plupart des textes de Patrick Modiano…

Merci de vous être arrêté(e) sur Lectures au Coeur

Répondre berger elisabeth
25 novembre 2014

Quête identitaire, douleur enfuie, évoquée avec élégance et pudeur… merci, Odile, tu en parles si bien de cet auteur rare…

Répondre Lectures au Coeur
26 novembre 2014

Merci à vous…

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :