PIERRES NOYÉES : Miracles et mystères de l’identité

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 11 janvier 2016

 

 Poésie

Geoffrey Squires

Paru en octobre 2015 aux éditions Unes, Collection Unes Éditions, 128 pages

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Geoffrey Squires, Pierres noyées © Éditions Unes, Collection Unes Éditions, 2015

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SI VOUS AIMEZ l’Irlande, ses petites pluies, ses éclaircies pastel, si vous aimez les sciences cognitives, les processus mémoriels et les souvenirs qui définissent l’être,  si vous aimez la poésie quand elle charrie dans l’eau du langage les débris encore palpitants d’un passé qui s’enfuit, alors vous aimerez sans doute Pierres noyées de Geoffrey Squires.

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Photo Geoffrey Squires

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LE RÉSUMÉ

Ce qui est là

ce n’est pas le temps qui passe

mais le temps qui change

ma mère en vieillissant

ne comprend pas

que je vieillisse

ce qui est là

ce n’est pas le temps qui passe

Extrait de Pierres noyées, page 37

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR               

Après Paysages et Silences et Sans titre, parus en France aux éditions Unes, François Heusbourg poursuit son travail de traduction de l’oeuvre poétique de Geoffrey Squires avec Pierres noyées, un recueil publié à Dublin en 1975. Dans un texte écrit sous le signe du cosmopolitisme et de l’innovation formelle, l’écrivain irlandais s’interroge sur tout ce qui construit l’identité. De quels mystères insondables sommes-nous pétris ? Par quels ténébreux miracles sommes-nous un jour devenus l’être unique que nous sommes ? 

Divisé en six chapitres qui offrent chacun un semblant de réponse à cette question essentielle, Pierres noyées s’attarde ainsi sur les points d’entrée suivants : l’enfance, les choix qui structurent, la part obscure de l’être, les longs silences contemplatifs, les épreuves qui façonnent et l’expérience, inévitable, de la solitude. Fil rouge qui court tout au long de cette quête poétique, l’Irlande natale, avec la même solidité que les assises d’un palais, offre un socle inébranlable à la construction personnelle du poète. De l’enfance passée sur la terre ancestrale subsiste comme une empreinte indélébile, la marque singulière d’un pays sur l’argile fraîche d’une jeune conscience. Kaléidoscope sensible, la mémoire conserve des premières années une suite d’impressions vives, où se mêlent, dans un enchevêtrement de couleurs et de sensations, fragments temporels, effilochures de ciel, bribes de conversation, lambeaux de paysage. Les affleurements du souvenir, magnifiés par l’intensité lumineuse de l’émotion fondatrice, s’organisent sur la page en petits tableaux évocateurs ou en saynètes pleines de vie. Des fermiers qui ont « les pieds sur terre », « des femmes en chapeaux » et tout un bestiaire qui renvoie aux premiers émerveillements de l’enfance – « chien rouge », renard, araignée, triton, crapaud, grenouille verte  – traversent de loin en loin cette plongée dans le secret de la mémoire. Poète du paysage, Geoffrey Squires dégage en quelques mots, à la manière d’un peintre abstrait, l’essence des lieux qu’il traverse. Tandis que l’Irlande, pays de pierres et d’eaux, déroule ses « petits champs » jusqu’au « bleu trouble sombre et miroitant des lacs intérieurs », les déserts et la chaleur brûlante de la Californie ou de l’Arizona aiguisent le mal du pays et ravivent l’amour de l’herbe grasse et des ciels chargés de pluie. 

De ce travail sur les processus mémoriels qui frappe par sa modernité tant il rejoint les préoccupations actuelles des sciences cognitives, Geoffrey Squires tire un livre protéiforme où alternent textes en vers et en prose. L’écriture, tour à tour lyrique ou scientifique, cherche à se frayer un chemin vers la compréhension intime de l’être. Pareil à « un marcheur en transe », le poète explore les territoires encore vierges de la conscience, cherche à en repousser les frontières pour tenter de lui arracher son secret. Quand de la beauté du monde et de la douceur des femmes ne subsiste plus dans l’âme qu’un étrange élixir, qu’un condensé suave d’extase et de sentiment, qui ravit autant qu’il bouleverse, quand la « sensation d’être en vie » passe nécessairement par les déflagrations évanescentes du souvenir, les mots n’ont pas d’autre choix que de creuser le silence pour en extraire les sucs essentiels de l’existence. Phrases lapidaires, raccourcis symboliques – le simple nom de Morragu, figure maléfique irlandaise, évoque ainsi les forces obscures qui poussent « à la dérive encore sans que nous le sachions » – notes incisives jetées sur le papier comme des traits de lumière, récits courts ou tronqués participent d’un style fragmentaire qui s’efforce de mimer avec grâce les mécanismes de la mémoire et les subtilités identitaires de la conscience. Panorama d’une âme, livre de bord poétique d’un esprit curieux qui s’interroge sur sa singularité, Pierres noyées n’élude rien non plus des atermoiements du coeur et des délicatesses du sentiment. Comme l’écume à la crête des vagues souligne la puissance de la marée, les lettres italiques de quelques poèmes épars pointent la force de l’impression, les chocs émotionnels, les bouleversements irréversibles du coeur. Car par-delà les motifs récurrents de l’eau et du granit qui évoquent l’Irlande natale, Geoffrey Squires traque toutes les sensations qui l’impressionnent, celles-là mêmes qui affleurent dans le magma trouble de la conscience, comme des pierres noyées …

O.d’Harnois

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 Pour en savoir plus 

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❖ Les éditions Unes : Le site

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3 comments

Répondre UN JOUR, UN POÈTE : Geoffrey Squires – Lectures au coeur
22 juillet 2016

[…] Pierres noyées de Geoffrey Squires par Odile d’Harnois : Miracles et mystères de […]

Répondre ROME, LE MYSTÈRE – 9 – Lectures au coeur
31 mai 2016

[…] Squires, Geoffrey – Tiré du recueil Pierres noyées, 1975  […]

Répondre Caroline D
11 janvier 2016

Comme c’est bien écrit et bien dit tout ça, Odile.
Comme toujours, du coeur à l’ouvrage. Dans ces partages que sont les tiens.
Si souvent, des poèmes en soi.
Merci.

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