OMBRE ATTACHÉE ANÉMOMACHIA : Abstraction poétique et souvenirs pulvérisés

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 23 juillet 2016

 

Poésie

Pierre Drogi

Paru en mai 2016 aux éditions LansKine, 104 pages

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Pierre Drogi, Ombre attachée Anémomachia © Éditions LansKine, 2016

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SI VOUS AIMEZ la peinture abstraite, le logiciel Nepomuk et Argus, le géant aux cent yeux, si vous aimez les énigmes et les automobiles allemandes d’August Horch, si vous aimez  les textes expérimentaux de Franz Mon, pionnier de la « poésie concrète », alors vous aimerez sans doute Ombre attachée Anémomachia de Pierre Drogi.

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Photo : Pierre Drogi 

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LE RÉSUMÉ

« Au centre ou au coeur de ce livre, il y a anémomachia ; et, de part et d’autre, deux cycles plus anciens qu’on a mis en résonance avec lui comme lors d’une lecture publique. On pourrait donc dire qu’il y a comme un corps et deux bras, ou ailes, à ce livre.

Anémomachia pourrait se rendre en français par guerre des souffles ou encore combat des vents. Il a été composé en trois étapes qui déplacent, chacune par rapport à la précédente, les conditions de la parole, en s’y prenant à plusieurs fois, sous plusieurs angles, tentant d’établir à chaque fois un nouveau lieu pour elle. »

Source : Ombre attachée Anémomachia, p.97

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR   

Dans le sillage de Franz Mon ou Ernst Jandl, tous deux représentants de la « poésie concrète » apparue dans les années 50, Pierre Drogi, poète et essayiste, invente dans son recueil « Ombre attachée Anémomachia » une langue visuelle, dont les signes investissent la page à la manière des coups de pinceau d’un artiste peintre. Le texte est déstructuré et les mots, tels des graines d’«inule » disséminées par le vent, s’organisent en « constellations » qui paraissent occuper la page de façon aléatoire. Le poème sort ainsi des rails de l’écriture cursive, de même que l’émotion prime sur l’organisation rationnelle du discours. La lecture du texte, devenu objet visuel, s’en trouve naturellement modifiée. Le poème s’envisage alors en effet dans sa globalité signifiante plutôt que dans une approche linéaire. Pareils à des touches de couleur sur une toile abstraite, les assemblages de mots, les vocables étrangers, toutes les marques de l’émotion ( point d’interrogation, d’exclamation, de suspension, parenthèses, tirets etc … ) composent un ensemble de signes scripturaires, de griffures textuelles qui accrochent le regard et traduisent, avant le sens, les flux et les mouvements de la pensée. Mais Pierre Drogi, plus philosophe que peintre, ne s’arrête pas là. L’expérimentation formelle ne peut être gratuite. Elle participe naturellement de l’élaboration du sens lui-même. En prise directe avec le monde moderne et les développements récents de l’intelligence artificielle, « Ombre attachée Anémomachia » se donne à lire comme une énigme littéraire. Fort de son esprit de déduction, le lecteur, en lieu et place d’un logiciel Nepomuk de traitement informatique des données, n’a pas d’autre choix que de chercher des liens entre les mots, de recomposer au fil d’une lecture active le mouvement logique, sensible, signifiant qui préside à la construction poétique du recueil. Et très vite, il apparaît que ce que les vents batailleurs de l’inspiration soufflent sur les feuilles du livre – ou l’écran de l’ebook – tourne comme « une ombre attachée » autour d’un vide, d’une absence, d’un oubli. Car la poésie de Pierre Drogi n’a pas l’ambition de mettre la vie en scène(s), mais de ressentir à la périphérie des événements l’insoutenable qui oblige à détourner le regard et à se figer, en marge, sur chaque  détail du réel : les « scintillations » de la lumière, la « chaleur pulsée des digitales », le « silence peuplé pétillant » ou « le bruit des mousses écrasées ». « Comme si chaque fois c’était d’autre chose qu’il fallait parler », la quête poétique de l’auteur se construit sur le thème du regard qui voit, mais qui sans fin se soustrait. L’oeil, habituellement envisagé comme outil de connaissance, de surveillance, moyen d’exploration du réel, devient ici cette fragile éponge sensorielle, cet incertain médium, qui voudrait jeter des ponts entre le dedans et le dehors de l’être, mais qui n’y parvient pas. Écriture de l’amnésie traumatique, « Ombre attachée Anémomachia » dépeint ce qu’il reste d’un souvenir pulvérisé par la violence d’un choc visuel. Dans un monde qui se donne à voir, le poète, tel un Argus, géant aux cent yeux de la mythologie grecque, a pour mission d’ouvrir les yeux et de rester vigilant, jour et nuit, pour parer à l’horreur. Mystérieuse, complexe, riche de références à la littérature, à l’informatique ou à la flore, cette écriture expérimentale joue avec brio des transferts de sens consécutifs aux défaillances traumatiques de la mémoire. Les voitures par exemple n’apparaissent pas sous ce vocable, mais sont désignées par le nom de famille du constructeur automobile allemand August Horch. Des bribes d’allemand, ou de roumain, en s’insérant ici ou là dans le cours du texte, viennent par ailleurs consolider la piste signifiante de cette surprenante synecdoque. S’il est impossible de reconstituer les faits avec exactitude, leur puissance destructrice et mortifère est en revanche perceptible d’un bout à l’autre de l’oeuvre. Texte brillant qui fascine, « Ombre attachée Anémomachia » est un ouvrage à ne pas manquer.

O.d’Harnois

 

1 comments

Répondre Caroline D
23 juillet 2016

Avec un cinq étoiles ici… j’irai au moins feuilleter en librairie et m’y attarder un moment, c’est certain. Merci Odile. Et une douce fin de journée.

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