OCTOBRE : Journal d’une chrysalide

In: Ses notes de lecture

On: 6 avril 2018

.

.

Journal

suivi d’un entretien avec l’auteur

Daniel Biga

Paru en octobre 2017 aux éditions Unes, 105 pages

*

 

Daniel Biga, Octobre © Éditions Unes, 2017

 

*

.

SI VOUS AIMEZ l’année 1968, si vous aimez les textes décalés et les auteurs qui se donnent à voir avec humilité, si vous aimez les journaux de bord et les écritures qui s’inventent au jour le jour dans un effort pour creuser l’éphémèrealors vous aimerez sans doute  Octobre de Daniel Biga.

.

.

*

Photo : Daniel Biga (Nice, 1940)

Images may be subject to copyright

 

*

.

.

.

LE RÉSUMÉ

Journal écrit en 1968, Octobre est un livre puisé à même la vie, son quotidien, sa difficulté. Daniel Biga tient jour après jour la chronique angoissée et vitale de l’incertitude du couple, de l’écriture, du chômage. Il ouvre, entre rébellion et lyrisme, la trajectoire commune d’un homme pris dans les transformations sociales, politiques et artistiques d’une époque charnière. La réalité d’Octobre traverse les époques et vient résonner durement avec la nôtre. Livre le plus autobiographique de son auteur, nous ajoutons à cette édition un vaste entretien avec Daniel Biga, qui éclaire à plus d’un titre le parcours singulier d’un poète insaisissable et farouche, qui est une figure unique de la poésie française contemporaine.

Source : Éditions Unes

.

.

L’AVIS DE LECTURES AU COEUR

Écrit en 1968 par Daniel Biga, Octobre n’est pas un journal comme les autres. D’emblée, son titre, parce qu’il désigne le dixième mois de l’année, suggère une écriture placée sous le signe du temps. Alors que le journal est un genre littéraire qui par définition invite le diariste à se raconter sans fin, Daniel Biga s’attache paradoxalement  à contenir son texte, à le maîtriser entre les limites temporelles d’un moment très court, 31 jours d’automne en tout et pour tout qui doivent lui permettre d’aller à l’essentiel. Rien sans doute n’est anodin dans ce choix de l’automne. Après l’explosion de Mai 1968 – le printemps, le cinquième mois de l’année -, après la révolte étudiante, les grèves ouvrières, les mouvements de contestation sociale, politique et culturelle, après les grandes espérances et la ferveur des foules, Octobre se recentre sur l’individu et la vie intérieure et ce faisant, prend l’exact contre-pied de ce vibrant, de cet intense mois de mai-là. Car le temps des révolutions n’est pas celui de la découverte de soi.

Dans un texte sombre, mais discrètement désacralisé par une esthétique du collage et une liberté formelle d’une grande vitalité — registre de langue familier, onomatopées, prises à partie du lecteur, recours aux caractères italiques, aux lettres capitales pour donner graphiquement du relief aux paroles ou aux pensées rapportées, etc … — , Daniel Biga travaille à rendre lisible un temps de l’être qui n’est ni celui de l’action ni celui de l’immobilisme, un temps pourtant nécessaire, d’impuissance et de paralysie, un temps de latence, de construction souterraine. Comme un écho mélancolique, étouffé, intériorisé, du bruit et de la fureur de Mai 68, Octobre se veut d’abord le journal d’une chrysalide. Entre chenille et papillon, un jeune homme déçu par les « événements de Mai » expérimente la difficulté et la souffrance de l’être en devenir. Dévoré d’angoisse, il lutte comme il peut pour gagner sa vie, aimer, écrire. Insatisfait du présent, inquiet de l’avenir, il cherche sa place sur des pages blanches qui lui refusent l’inspiration. Une seule certitude pourtant l’anime. Il faut « lentement muer ». Il faut « devenir un homme ayant souffert et connu bien des situations des états d’esprit et de corps pour faire un écrivain ayant à exprimer ». Il faut « le temps » .

Or, ce temps qui l’use et le maltraite, entre souvenirs toxiques, incertitudes et désillusions, Biga s’attache à le maîtriser, à le dompter, à le rendre inoffensif par la magie du verbe. Passé, présent, avenir éclatent en menus morceaux dans des textes au jour le jour, où pareils à des tesselles de mosaïste, ils recomposent des scènes puissantes, souvent proches du mythe. C’est que Daniel Biga développe une approche visuelle de l’écriture, où la technique du collage sous-tend l’organisation du texte. Avec une malice teintée de désespoir, il bouscule les limites du genre en associant presque systématiquement le noble et le trivial. Une sortie familiale au cimetière, un portrait de la mère qui souffre d’une maladie inconnue, un festin de quelques sous acheté au supermarché du quartier propulsent alors le lecteur dans un quotidien, d’où Biga extrait avec une précision chirurgicale le détail inhabituel, quelquefois obscène, qui transmettra à l’ensemble une impression de vérité. Décomplexé, l’écrivain aborde avec une liberté de ton remarquable tous les thèmes qui avaient été au coeur des débats de Mai 68. Mais il va aussi bien au-delà, donnant ainsi à son journal une modernité qui s’accorde bien avec les préoccupations de la jeunesse d’aujourd’hui. La liberté, l’amour, la politique, l’identité sexuelle, la famille, le travail, l’art, le couple et la mort apparaissent tour à tour dans des anecdotes signifiantes, ciselées, qui butent régulièrement sur une souffrance provoquée par un manque cruel de sens. 

Mais paradoxalement, tandis qu’il décrit le sentiment d’impuissance qui le mine, tandis qu’il dresse le constat désabusé de ses échecs, l’artiste déploie doucement ses ailes. Une chrysalide se métamorphose en papillon. Un écrivain trouve avec bonheur la voie d’une écriture personnelle, originale, puissamment incarnée et le miracle littéraire espéré naît contre toute attente d’une immense déception ressentie au lendemain d’un printemps exaltant. Octobre est un texte à redécouvrir.

 

O. d’Harnois

 

 

 

 

Photographie © Odile d'Harnois : Octobre de Daniel Biga

Photo © Odile d’Harnois

.

.

.

.

EXTRAIT  CHOISI

2 octobre et je suis furieux car ce que je voudrais dire je ne parviendrai vraisemblablement pas à le dire je n’essayerai pas véritablement et je suis triste car ce que je voudrais dire au fond exactement je ne le sais pas tout à fait et même pas du tout Je ne saurai pas l’écrire Je fais partie de ces hommes entre 5 et 95 ans fuiteurs chômeurs retraités convalescents chroniques que vous voyez errer lentement bizarrement mal habillés dans les ports sur les quais dans les jardins publics le long des rivières des routes nationales et vicinales dans les rues de toutes les agglomérations je fais partie de ces hommes de 7 à 77 ans presque tous lecteurs de Tintin et des offres d’emploi Je marche dans l’instant mais je me souviens Je marche dans l’instant mais j’espère JE NE SAIS PAS MARCHER DANS L’INSTANT ! Je marche dans le soleil mais hier il a plu je marche dans le soleil mais demain sera froid je m’inquiète et je marche déjà demain et je suis furieux car je ne sais pas marcher dans le soleil d’aujourd’hui

Octobre, page 16, Éditions Unes, 2017

 

 

 

—————

Pour en savoir plus

.

.

.

❖ Daniel Biga est né en 1940 à Nice.

Après une enfance Varoise (Fayence puis Ste Maxime) il vit l’exil citadin et le ”lycée buissonnier” (ou plutôt portuaire) dans sa ville d’origine où il découvre la poésie et l’art. Il pousuit ses études à l’École Municipale de dessin (Villa Thiole) à Nice puis accomplit son service militaire (en Algérie en guerre). À son retour à Nice il pratique des dizaines de petits métiers et passe une licence de lettres.
Il peint et expose dans ”les marges” de l’École de Nice et publie en 1966 son premier recueil ”Oiseaux Mohicans” qui, réédité à la Librairie St Germain des Prés en 1969, sera salué par la critique comme un événement poétique. Il enseignera ensuite à l’Ecole Régionale des Beaux Arts de Nantes, puis sera président de la Maison de la poésie de Nantes.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages. 

Source : L’Amourier Éditions

.

.

.

❖ Autres notes de lecture :

.

.

.

.

.

 

 

1 comments

Répondre Caroline D.
7 avril 2018

J’espère qu’il lira votre chronique, Odile. Portée elle aussi par la magie du verbe. Vos mots donnent envie de plonger dans son monde.

Leave A Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

[ + ]
%d blogueurs aiment cette page :