Ô draperies des mots

In: À quoi sert la poésie ?

On: 5 février 2019

Photographie © Odile d'Harnois

Francis Ponge

La promenade dans nos serres (1919) in Proêmes (1948)

Ô draperies des mots, assemblages de l’art littéraire, ô massifs, ô pluriels, parterres de voyelles colorées, décors des lignes, ombres de la muette, boucles superbes des consonnes, architectures, fioritures des points et des signes brefs, à mon secours ! au secours de l’homme qui ne sait plus danser, qui ne connaît plus le secret des gestes, et qui n’a plus le courage ni la science de l’expression directe par les mouvements.

         Cependant, grâce à vous, réserves immobiles d’élans sentimentaux, réserves de passions communes sans doute à tous les civilisés de notre Âge, je veux le croire, on peut me comprendre, je suis compris. Concentrez, détendez vos puissances, — et que l’éloquence à la lecture imprime autant de troubles et de désirs, de mouvements commençants, d’impulsions, que le microphone le plus sensible à l’oreille de l’écouteur. Un appareil, mais profondément sensible.

             Divine nécessité de l’imperfection, divine présence de l’imparfait, du vice et de la mort dans les écrits, apportez-moi aussi votre secours. Que l’impropriété des termes permette une nouvelle induction de l’humain parmi des signes déjà trop détachés de lui et trop desséchés, trop prétentieux, trop plastronnants. Que toutes les abstractions soient intérieurement minées et comme fondues par cette secrète chaleur du vice, causée par le temps, par la mort, et par les défauts du génie. Enfin qu’on ne puisse croire sûrement à nulle existence, à nulle réalité, mais seulement à quelques profonds mouvements de l’air au passage des sons, à quelque merveilleuse décoration du papier ou du marbre par la trace du stylet.

              Ô traces humaines à bout de bras, ô sons originaux, monuments de l’enfance de l’art, quasi imperceptibles modifications physiques, CARACTÈRES, objets mystérieux perceptibles par deux sens seulement et cependant plus réels, plus sympathiques que des signes, — je veux vous rapprocher de la substance et vous éloigner de la qualité. Je veux vous faire aimer pour vous-mêmes plutôt que pour votre signification. Enfin vous élever à une condition plus noble que celle de simples désignations.

 

Photographie © Odile d’Harnois

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Pour en savoir plus

 

❖ Francis Ponge,  La promenade dans nos serres (cf ci-dessus) :

Clefs de lecture : Fonction de la poésie – Langage – Signe linguistique

  • Le langage poétique exploite la réalité phonique et graphique des mots
  • Au-delà de la simple communication, le langage entretient une manière d’imperfection et s’enrichit de toute expérience humaine.

❖ La rubrique « À quoi sert la poésie ? » de Lectures au Cœur donne à lire des textes de poètes, d’écrivains ou de critiques littéraires, qui cherchent à définir la poésie, qu’ils s’interrogent sur sa fonction, questionnent la création poétique ou réfléchissent sur la singularité même du langage poétique.

❖ Ouvrages et documents à consulter :

  • Nadine Toursel, Jacques Vassevière – Littérature : Textes théoriques et critiques ⎢Éditions Nathan Université – Collection Fac. Littérature (1994)

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