NOUS NE JOUONS PAS SUR LES TOMBES : La saisissante modernité d’Emily Dickinson

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 27 octobre 2015

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Poésie

Emily Dickinson

Traduit de l’américain par François Heusbourg

Paru en septembre 2015 aux éditions Unes, 136 pages

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Emily Dickinson, Nous ne jouons pas sur les tombes © Editions Unes, 2015

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SI VOUS AIMEZ la poésie quand le texte achoppe sur le mystère de la vie, si vous aimez le bruit des mots qui se fracassent sur les remparts intimes du silence, si vous aimez les écritures féminines qui explorent les territoires sensibles de la conscience et du non-verbal, alors vous aimerez sans doute Nous ne jouons pas sur les tombes d’Emily Dickinson.

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Photo Emily Dickinson

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LE RÉSUMÉ

Nous ne jouons pas sur les Tombes —

Car il n’y a pas de Place —

De plus — ce n’est pas plat — ça penche

Et des Gens viennent —

 

Et posent une Fleur dessus —

Et leurs visages pendent tellement —

Que nous craignons que leurs Coeurs tombent —

Et écrasent notre joli jeu —

 

Alors nous nous mettons à distance

D’Ennemis — au loin —

Nous retournant juste pour voir à quelle distance

Nous sommes — Parfois —

Source :  Nous ne jouons pas sur les tombes, page 61

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR             

Peu reconnue de son vivant, Emily Dickinson (1830-1886) est aujourd’hui considérée comme l’un des poètes majeurs de la littérature américaine. En publiant Nous ne jouons pas sur les tombes, les éditions Unes ont fait le choix de concentrer leur attention sur la seule année 1863, qui se trouve être la plus prolifique de l’auteur. Traduite de l’américain par François Heusbourg, cette sélection de poèmes se propose de dresser un panorama le plus complet possible des thèmes et des lignes de force d’une oeuvre à nulle autre pareille. Alors que son goût pour la réclusion n’en finit pas d’alimenter sa légende – elle aura passé ses dernières années confinée dans l’enceinte protectrice de la propriété familiale -, l’écrivain crée un univers poétique, intime et secret, qui frappe aujourd’hui par la modernité de son style. Ellipses, tirets, majuscules, vers denses, ruptures de rythme sont autant de marques d’une créativité littéraire en avance sur son temps. Fascinée par la mort, troublée par la fugacité de la vie, Emily Elisabeth Dickinson tisse autour de cette tension héritée des premiers questionnements existentiels de l’enfance comme un fin suaire de silence. Jamais aléatoire ou anodin, l’emploi des tirets sculpte le texte, modèle la pâte verbale pour mieux donner à entendre le souffle mystérieux de l’infini. Parce qu’ils isolent le mot, qu’ils l’enserrent et le capitonnent des secrets feutrés de la rêverie, les tirets contribuent à composer une mélodie douce-amère, où le motif de la mort, inexorable, s’entrelace avec les respirations du chant intime de l’être. Tandis que les majuscules, disséminées sur la page, dessinent le relief d’un paysage mental très visuel, la poétesse examine « os après os », dans une alternance mesurée, tout le champ sensible du plaisir et de la douleur d’exister. Désireuse de « comprendre » tout ce qui dans la force du sentiment, quel qu’il soit, déroute et déchire, Emily Dickinson table tour à tour sur les envolées métaphysiques et sur l’observation minutieuse du quotidien. Mais du « bleu » du ciel aux « petits devoirs de la vie », seule l’émotion esthétique semble capable de distiller la lumière et la chaleur nourricières que l’écrivain voudrait appeler de ses voeux. Pour la femme recluse loin de la rumeur du monde, qui n’a pas « l’habitude de l’Espoir » et qui voudrait « atteindre — [sa] Péninsule Bleue — Pour y périr — de Joie — », le poème borde en douceur les territoires sacrés de l’immortalité. Les mots retiennent ainsi dans les rets délicats du langage tout ce que l’oeil voudrait capturer de la beauté du monde : « L’Angle d’un Paysage », « La Forme d’une Cheminée — Le Front d’une Colline », « juste une branche de Pommes — Inclinée, sur le Ciel — ». Traversé d’une fausse ingénuité, le texte hésite à creuser les sillons du jeu littéraire. Et si la gravité sépulcrale de la mort, qui nargue les enfants depuis l’enceinte des cimetières, invite à la retenue, elle précipite pourtant aussi, dans le même temps, un irrépressible désir d’écrire. 

O.d’Harnois

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 Pour en savoir plus 

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❖ Les éditions Unes : Le site

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❖ D’autres articles critiques :

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3 comments

Répondre le café « transportait des bribes..  | irene tetaz «
1 décembre 2015

[…] merci à « lectures au coeur » de m’avoir donné l’envie de ce […]

Répondre Elisa
27 octobre 2015

Fan d’Emilie Dickinson depuis longtemps, je suis ravie d’apprendre cette édition. Merci pour l’info 🙂

Répondre lecturesaucoeur
27 octobre 2015

De rien, de rien… La simplicité et l’élégance de cette collection font de ce livre un bel objet. Quant à la poésie d’Emily Dickinson, je recommande à chacun de la redécouvrir…
Merci de cette visite, Elisa et belle soirée ! 🙂

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