MANHATTAN ESPACE BUCCAL : Impressions sur le vif

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 22 juin 2015

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Poésie

Thomas Kling

Traduit de l’allemand par Aurélien Galateau

Paru en mai 2015 aux éditions Unes, 72 pages

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Thomas Kling, Manhattan espace buccal @ Editions Unes, 2015

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SI VOUS AIMEZ Manhattan, son histoire, son gigantisme, son aura économique et culturelle, sa force d’aimantation, si vous aimez la poésie quand elle se noue à l’air du temps et qu’elle se nourrit de ses rencontres accidentelles avec l’impensable, si vous aimez les éditions bilingues et les écritures poétiques minées par un constant désir de renouveler le genre, alors vous aimerez sans doute Manhattan espace buccal de Thomas Kling.

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LE RÉSUMÉ

la lumière a disparu plus qu’un fracas

et nous étions installés dans l’air

nous sur une île

 

rassemblés

 

et seuls

 

Extrait de « Manhattan espace buccal », p.51

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR    

Coulés dans la page comme des aplats de couleur sur la toile, les mots recréent l’atmosphère de Manhattan, recrachent sur le vif le vent qui balaie la cité fétiche de Dos Passos, l’air qu’on y respire, ses pointes verticales qui égratignent le ciel, les fantômes illustres (peintres, écrivains, poètes …) qui hantent ses rues, et «presque noire la crasse» qui brille comme une laque. Avec Manhattan espace buccal, un texte qui a conforté sa réputation internationale, le poète allemand Thomas Kling revisite ainsi la légende d’un pôle d’aimantation économique et culturel majeur du XXe siècle. Construit en deux volets qui s’organisent autour d’un avant-après l’attaque du 11 septembre 2001 qui entraîna la destruction des deux tours du World Trade Center à New-York, le poème creuse la perception et le ressenti, cisèle la sensation, capture l’impression fugitive. De son premier séjour à Manhattan en 1996, Thomas Kling a transmué la mémoire sensible en un puissant tableau poétique, où le verbe, éclaté, fondu dans le mouvement chaotique de la langue, mime le brouhaha, le désordre et le vacarme de la ville. C’était avant l’impensable. Quand le poète en 2002 complète son travail avec un deuxième opus, la vitalité fourmillante de l’espace urbain cède alors le pas à une forme de sidération. Retenu, gêné, entravé par la brutalité paralysante de l’effroi, le texte s’alentit, s’étiole dans la contemplation muette du désastre. Le silence investit la page, l’envahit, occupe la place comme pour mieux dessiner les contours de tout ce qui reste de ruines et de solitude. D’espace buccal, Manhattan s’est transformée en point de mire.

Car pour Thomas Kling, les attentats du 11 septembre ont altéré l’essence même de la mégalopole. Si le couplage métaphorique de la ville et de la bouche, source du langage, irrigue d’abord le premier volet du diptyque, l’oeil, dans le deuxième opus, s’impose comme une nouvelle porte d’entrée pour définir la singularité de Manhattan. Après avoir été un creuset linguistique, où sous les mots se mêlaient les civilisations dans le mouvement et l’énergie d’un incessant flux verbal, la grande ville américaine devient d’un seul coup la cible de tous les regards. Sur tous les écrans de télévision du monde, les tours jumelles brusquement s’effondrent. Autour de l’espace urbain saccagé, les caméras s’affolent, les images prolifèrent et comme aimanté par l’horreur de la catastrophe, «en boucle constamment l’oeil tourne». L’île de Manhattan, noyée sous «une fine farine», «la farine des morts», s’isole sous le choc. Retour à l’insularité primitive. Une nouvelle ère est amorcée, une autre légende se construit, portée par le vent impassible de l’Hudson qui souffle sans fin et balaie «cette farine amère». 

Considéré un peu comme «l’enfant terrible de la poésie allemande des années 1990-2000», Thomas Kling bouscule la langue dans un jeu constant de déconstruction de la phrase et d’éclatement du mot. Il supprime les majuscules et les voyelles muettes, noie les noms propres dans le cours du texte et réarrange les codes de la ponctuation. En proposant une édition bilingue de ce texte majeur du poète, les éditions Unes permettent au lecteur, pourvu qu’il possède quelques notions d’allemand, de mesurer toute l’originalité d’une écriture sous-tendue par un travail de réflexion sur le langage. Poignante évocation de l’un des mythes urbains les plus puissants du XXe siècle, Manhattan espace buccal grave définitivement dans nos mémoires chacune de ses fulgurances sensibles.

O.d’Harnois

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Pour en savoir plus 

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 Les éditions Unes : Le site

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Thomas Kling (1957 – 2005) : Une courte biographie par Poezibao

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2 comments

Répondre ÉCHANGE LONGUE DISTANCE : Composer avec la mort – Lectures au coeur
26 novembre 2016

[…] ❖ Autres oeuvres de Thomas Kling présentées sur Lectures au Coeur : Manhattan espace buccal […]

Répondre emmabinois
22 juin 2015

Tes phrases résonnent comme de lq poésie…

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