L’EXPATRIÉ : Le couple comme un royaume

In: Les Coups de coeur Notes de lecture

On: 16 novembre 2017

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Roman

Marcelin Pleynet

Paru en octobre 2017 aux éditions Gallimard, Collection L’Infini, 80 pages

 

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L'expatrié de Marcelin Pleynet

Marcelin Pleynet, L’expatrié © Éditions Gallimard, Collection L’Infini, 2017

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SI VOUS AIMEZ le clavecin, les jardins du Luxembourg et les grands voyages sans retour où l’on part malgré soi en quête de sa vérité intime, si vous aimez les romans quand ils renferment la même intensité fulgurante qu’un poème, si vous aimez les textes qui réfléchissent sur la solitude, la liberté et la place de l’individu dans la société, alors vous aimerez sans doute L’expatrié de Marcelin Pleynet.

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Photo : Marcelin Pleynet

Images may be subject to copyright

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LE RÉSUMÉ

« Depuis qu’il était arrivé dans ce misérable hôtel de plage, il se répétait cela : il était libre, physiquement libre. Il était entièrement et physiquement libre… Il était entier. »

Source : Éditions Gallimard

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR

Presque trente ans après une première publication d’extraits choisis dans la revue trimestrielle L’Infini  (n°24), le roman de Marcelin Pleynet, L’expatrié, est paru en octobre 2017 aux éditions Gallimard, dans la collection L’Infini dirigée par Philippe Sollers. 

Texte intense et fulgurant, comme un poème, ce petit livre de quatre-vingt pages, divisé en quatre mouvements, se construit autour de la notion de « patrie ». Marié et père de deux garçonnets — des jumeaux —, Roman Borowski est l’ex-patrié (du latin pater : le père),  l’homme qui abandonne la terre paternelle, le sol natal. Menacé par la police d’État qui s’intéresse à ses activités politiques et trahi par son propre père qui l’abandonne à son sort,  Roman n’a d’autre choix, s’il veut protéger sa femme et ses enfants, que de fuir sa Pologne natale. Dépossédé de tout ce qui l’attache, de tout ce qui le définit — sa terre, son pays, son cercle familial —, comment Roman pourra-t-il sortir de cette nouvelle condition d’ex-clu ? Comment vivra-t-il la liberté, totale, de l’homme délesté de toutes ses chaînes et voué à une complète solitude ? 

Face à ce personnage d’homme en fuite qui abandonne tout derrière lui, Marcelin Pleynet oppose une figure féminine d’expatrié de l’intérieur. Dans un univers intime d’où le père est absent, Odette, claveciniste renommée, se sent étrangère au sein de sa propre famille. Incomprise de son frère et des siens qui n’entendent rien à la musique, elle aussi se sépare, s’enfuit, s’évade au gré de son imagination qu’alimentent sans fin les sonates de Scarlatti et la fugue dite « du Chat » qu’elle interprète avec passion.

Dédié « aux voyageurs », L’expatrié propose alors à tous ceux qui fuient, par goût ou par nécessité, de considérer l’amour comme une voie de reconstruction personnelle, un biais pour reconquérir une place dans l’existence, un chemin sensible pour se trouver. En ce sens, l’inévitable rencontre d’Odette et de Roman illustre l’idée que le couple pourrait offrir un autre espace d’épanouissement personnel que la terre natale, un « royaume » intime, amoureux, qui se suffirait à lui-même et que viendrait nourrir un brûlant désir de vivre, à deux, « mano a mano », comme dans une sonate à quatre mains, « vie … contrainte … liberté double … double contrainte … division dans l’unité … », « indépendance d’une main à l’autre ». Comme si le couple à bien y réfléchir s’avérait être le seul lieu, possible, imaginable, où la liberté ne se doublait pas d’une profonde solitude.

Oeuvre ambitieuse, atypique, solaire, L’expatrié ne présente peut-être du roman que la forme narrative, tant il puise dans la concision, le raccourci, l’esquisse tout ce qui sert habituellement le poème. De la plage brûlée de soleil où Roman débute sa vie de déraciné à la maison de La Ferté-Vidame qu’il partage avec Odette, le récit condense les événements en expériences sensibles. La lumière, la musique classique, les ombres du jardin la nuit, « le bruissement liquide » d’une rivière, tout concourt à modeler le texte sur l’émotion. Éloge du couple comme lieu de renaissance et d’épanouissement, L’expatrié  chante avec une élégance enthousiaste le désir d’aimer et de vivre. Quant à l’art – le roman – qui se nourrit de ces forces de vie, il puise son inspiration dans toutes les formes de rupture, dans l’arrachement et la séparation qui touchent au coeur Roman – le personnage – et les expatriés, dont nous sommes un peu aussi, chacun à notre manière. 

Un roman, ciselé comme un poème, à ne pas laisser passer. Un auteur à redécouvrir.

O. d’Harnois

 

 

 

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Pour en savoir plus

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❖ Marcelin Pleynet est né à Lyon en 1933

Secrétaire de rédaction de Tel Quel, puis de L’Infini. Il a d’abord publié Provisoires amants des nègres (1962), Paysages en deux suivi de Les lignes de la prose (1963), Comme (1965), cycles de poèmes réunis sous le titre Les trois livres en 1984. Suivront Stanze (1973), Rime (1981), Fragments du choeur (1984), Premières poésies (1987) et des romans (Prise d’otage, 1986, La vie à deux ou trois, 1992). On lui doit de nombreux essais sur l’art et la littérature et plusieurs volumes d’un Journal.

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❖ Le site de l’auteur : Marcelin Pleynet

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❖ Le site de l’éditeur : Éditions Gallimard

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❖ Un article très complet sur l’oeuvre de l’auteur : Marcelin Pleynet en son royaume ⎢Philippe Sollers/Pileface

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❖ Interview : Marcelin Pleynet, que (re)lisez-vous ? par Joseph Vebret  (Video YouTube)

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❖ Découvrez sur Lectures au Coeur la poésie de Marcelin Pleynet : Dans la lumière du jour (1962)

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1 comments

Répondre Caroline D
16 novembre 2017

Vous lire. Sur ce livre. Me donne envie. D’aller le chercher. Aujourd’hui. Maintenant. En format papier. Irrévocablement.

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