LES TAISEUX : En quête de père

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 12 février 2012

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Récit autobiographique

Jean-Louis Ezine

Paru en janvier 2011 aux Editions Gallimard, Collection Folio, 240 pages

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Jean-Louis Ezine, Les Taiseux © Editions Gallimard, Collection Folio, 2011

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L’AVIS DE LECTURES AU CŒUR

Ecrivain, journaliste et chroniqueur radio, Jean-Louis Ezine livre le secret de son existence dans Les Taiseux, un récit autobiographique bouleversant, qui a été récompensé en 2010 par le prix Maurice Genevoix.

Dans un texte qui s’articule en trois temps, l’écrivain nous livre les grandes étapes qui ont marqué son cheminement personnel pour reconstituer le puzzle de ses origines et accéder tant bien que mal à la vérité. Commencée dès l’enfance, l’enquête de Jean-Louis Ezine se heurte d’abord au silence de la mère, une taiseuse, comme on les appelle en Normandie. Pourtant, dès cette époque, les indices ne manquent pas et c’est à l’occasion d’une conversation surprise entre ses grands-parents qu’il apprend enfin le nom de son père et identifie la nature de sa douleur : « (il) souffrait d’un syndrome qui consistait à se sentir de trop et cette pathologie portait un nom : la bâtardise ».

Mais le passé n’a pas fini d’être révélé. Au fil du temps, le portrait lumineux que l’enfant s’était forgé de son père pour surmonter le chagrin de son absence s’effiloche pour laisser entrevoir la complexité d’un séducteur instable, dévoré par un désir de fuite perpétuelle et qui a laissé derrière lui de nombreux autres enfants, légitimes ou pas. La vérité fait mal et pour échapper à cet incessant aiguillon, Jean-Louis Ezine se lance à corps perdu dans la littérature. Il lit, il écrit, il interviewe. Il cherche désespérément dans la confrontation avec les autres écrivains, Aragon, Cioran, Ernst Jünger, le moyen de calmer « cette souffrance d’être au monde, dont la famille était (pour lui) la chambre des supplices ». De la morsure indélébile du manque naît ainsi une vocation littéraire.

Enfin, dans un dernier temps, l’ultime révélation sur ses origines lui vient des archives sur la filiation de son père. La grande Histoire recoupe alors l’histoire personnelle de Jean-Louis Ezine. Il découvre avec stupéfaction que son propre père était lui aussi un enfant illégitime. Né durant la première guerre mondiale d’une autre taiseuse, Louise, qui ne révéla jamais à quiconque l’identité de son amant, le bébé fut à l’origine de nombreuses conjectures. Personne ne put jamais déterminer avec certitude s’il avait été le fils d’un soldat français, allemand ou anglais. L’enquête personnelle de l’écrivain s’achève alors sur ce trouble définitif.

Sans doute, les deux premières parties de cette autobiographie sont-elles les plus saisissantes, parce qu’elles retracent la jeunesse d’un garçon qui lutte chaque jour contre le malheur. L’inconsistance de son identité, la cohabitation silencieuse avec un beau-père violent et alcoolique, la déliquescence désespérée de la mère, l’abandon de tous obligent l’enfant à résister à tous les coups du sort pour se construire comme il peut sur le manque originel. Le style très sûr de Jean-Louis Ezine, son élégance et sa maîtrise classique semblent tenir à distance les émotions. L’écrivain relate ses tourments d’autrefois avec la dignité qui sied aux survivants. Bien loin de dissuader le lecteur, cette remarquable retenue ne l’en émeut que davantage.

Au terme de ce retour sur soi, Jean-Louis Ezine sort victorieux de son combat contre les poisons mortifères des secrets de famille. Il ne lui reste plus que la satisfaction intellectuelle d’avoir compris qui il était et d’où il venait. « Joie de connaître » sont les mots qui clôturent cette très belle investigation au pays des taiseux.

 Odile d’Harnois

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Photo à la une de l’article : Jean-Louis Ezine © Ouest France

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