LAME DE FOND : Entre fable et drame passionnel

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 30 novembre 2012

.

Roman

Linda Lê

Paru en 2012 aux Editions Christian Bourgois, 277 pages

*

Linda Lê, Lame de fond, © Editions Christian Bourgois, 2012

*

.

.

.

RÉSUMÉ

« Je n’ai jamais été bavard de mon vivant. Maintenant que je suis dans un cercueil, j’ai toute latitude de soliloquer. Depuis que le couvercle s’est refermé sur moi, je n’ai qu’une envie : me justifier, définir mon rôle dans les événements survenus, donner quelques clés pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui n’est qu’un fait divers. Je n’ai pas un penchant au regret, mais il me faut faire mon examen de conscience, si inutile qu’il soit désormais. Le souvenir que je laisse est celui d’un partisan des solutions hybrides, habitué à ajourner, soucieux de n’exaspérer personne, de ne pas empirer les choses en manquant de diplomatie. Je ne suis pas un de ces vieux hibous formalistes, ni un de ces faiseurs d’embarras toujours persuadés d’être supérieurs à tout le monde. Non, j’ai veillé à ne pas incommoder mes proches, pas seulement par horreur des dissensions domestiques, mais parce que je ne suis pas un homme à problèmes. »

Extrait de Lame de fond, page 11

.

.

.

L’AVIS DE LECTURES AU CŒUR

Sur le boulevard Saint-Germain, à Paris, un piéton est renversé en pleine nuit par une Austin. L’homme décède. Dans le nouveau roman de Linda Lè, c’est lui, le mort, qui prend la parole le premier pour expliquer les tenants et les aboutissants de ce qui aurait pu n’être qu’un banal fait divers. Car au volant de la voiture, la conductrice n’est pas une inconnue pour la victime. Elle est l’épouse, délaissée et jalouse. Lui, est Vietnamien, exilé en France depuis l’âge de quinze ans. Elle, est Bretonne. Il se prénomme Van, elle s’appelle Lou. De leur mariage est née une enfant, Laure. Tout aurait pu être simple entre eux. Mais Van, un jour, a reçu une lettre d’Ulma, sa demi-soeur dont il avait toujours ignoré l’existence. Et quand il s’est épris follement d’elle, les choses tout à coup ont mal tourné. Tour à tour, Van et les trois femmes qui l’ont aimé, Lou, son épouse, Laure, sa fille et Ulma, sa soeur, prennent la parole et se confessent dans l’espoir de démêler les fils de cette tragédie familiale.

Pour cette habituée de l’introspection qu’est l’écrivain Linda Lè, Lame de fond explore les ressorts intimes d’un jeu relationnel complexe qui débouche sur le drame passionnel et la mort. L’auteur s’interroge sur la nature des pulsions qui, telles un tsunami ou une lame de fond, emportent tout sur leur passage et nous poussent malgré nous à agir de manière inconsidérée. Lou renverse l’homme qu’elle aime, Van s’éprend de sa soeur. Pour les deux époux, la ligne jaune a été franchie. Acte criminel ou amour transgressif, ce qu’ils ont fait, tout à coup, les a propulsés au plus près de leur vérité intime. En remontant l’arbre généalogique de chacun de ses personnages, Linda Lè fouille avec méticulosité les recoins les plus sombres de l’histoire personnelle de chacun. Ici, c’est un père qui abandonne son enfant sans un regret, là, c’est une mère tyrannique qui détruit consciencieusement sa fille à coups de remarques cinglantes. Les lames de fond ne surgissent pas du néant : elles se préparent dans le secret des coeurs, elle se nourrissent du malheur des enfants mal aimés et il suffit d’un souffle, à l’âge adulte, pour qu’elles enflent soudain et que sans prévenir, des drames éclatent.

Mais Lame de fond se veut plus qu’une étude des mécanismes intimes, qui ont insensiblement amené une famille à éclater. La fable incestueuse qui court en filigrane dans le texte nous interroge sur la notion d’âme soeur. Qu’est-ce qui lie ? Qu’est-ce qui rend heureux ? Faut-il avoir connu les mêmes souffrances pour s’aimer passionnément ? Faut-il venir de la même famille, partager la même culture, avoir les mêmes origines pour se comprendre parfaitement ? La romancière creuse la question avec ténacité et rigueur. Autour du statut d’exilé de Van, elle cherche les racines du mal. Mais l’écartèlement qu’il ressent entre l’Orient et l’Occident n’est signifiant qu’à partir du moment où le premier symbolise le père absent et le second la mère nourricière. Peu importe d’où vient le héros. Les événements historiques, les ruptures politiques (la prise de pouvoir des Nord-Vietnamiens en 1975, Mai 1968) ne sont que des épiphénomènes dans la construction de l’être. Pour Van comme pour les autres personnages de Lame de fond, l’essentiel est ailleurs. Bien caché au fond du coeur des enfants qu’autrefois, ils ont été.

La pureté formelle de la langue tient une place importante dans l’oeuvre de Linda Lè. Comme Van, le correcteur de manuscrits des plus grandes maisons d’édition, elle aime les tournures classiques, les mots choisis avec précision, la perfection de la grammaire. Même lorsqu’elle prête vie à Laure, l’adolescente rebelle au look gothique, l’écrivain conserve l’élégance de son style, comme si le langage familier adopté là n’était qu’un vêtement d’emprunt. Car malgré des efforts visibles pour la rendre dans ce texte plus légère, plus vivante, Linda Lè conserve une écriture très cérébrale. Maîtrisées, contenues, domptées d’une main de maître, les émotions affleurent à peine au fil de ces confessions sans âme ni chair. Cependant, le plaisir de lire un récit d’une grande tenue formelle ne suffit pas toujours à entretenir l’intérêt du lecteur.

Lame de fond est un exercice de style d’une grande pureté littéraire, mais qui a beaucoup de mal à s’émanciper des carcans rationnels de l’auteur.

Odile  d’Harnois

 

.

.

.    

0 comments

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :