La poésie est fraternité

In: À quoi sert la poésie ?

On: 8 janvier 2019

Photographie © Odile d'Harnois

Paul Éluard

Les Sentiers et les routes de la poésie (1952)



Mais le drame, où est-il ? sinon chez les poètes qui disent « nous », chez ceux qui luttent, qui se mêlent à leurs semblables, même et surtout s’ils sont amoureux, courageux. La poésie est un combat.

Les véritables poètes n’ont jamais cru que la poésie leur appartînt en propre. Sur les lèvres des hommes, la parole n’a jamais tari ; les mots, les chants, les cris se succèdent sans fin, se croisent, se heurtent, se confondent. L’impulsion de la fonction langage a été portée jusqu’à l’exagération, jusqu’ à l’exubérance, jusqu’à l’incohérence. Les mots disent le monde et les mots disent l’homme, ce que l’homme voit et ressent, ce qui existe, ce qui a existé, l’antiquité du temps et le passé et le futur de l’âge et du moment, la volonté, l’involontaire, la crainte et le désir de ce qui n’existe pas, de ce qui va exister. Les mots détruisent, les mots prédisent, enchaînés ou sans suite, rien ne sert de les nier. Ils participent tous à l’élaboration de la vérité. Les objets, les faits, les idées qu’ils décrivent peuvent s’éteindre faute de vigueur, on est sûr qu’ils seront aussitôt remplacés par d’autres qu’ils auront accidentellement suscités et qui, eux, accompliront leur entière évolution.

Il nous faut peu de mots pour exprimer l’essentiel, il nous faut tous les mots pour le rendre réel. Contradictions, difficultés contribuent à la marche de notre univers. Les hommes ont dévoré un dictionnaire et ce qu’ils nomment existe. L’innommable, la fin de tout ne commence qu’aux frontières de la mort impensable. […]

Peu importe celui qui parle et peu importe même ce qu’il dit. Le langage est commun à tous les hommes et ce ne sont pas les différences de langues, si nuisibles qu’elles nous apparaissent, qui risquent de compromettre gravement l’unité humaine, mais bien plutôt cet interdit toujours formulé contre la faculté de parole. Passent pour fous ceux qui enseigneront qu’il y a mille façons de voir un objet, de le décrire, mille façons de dire son amour et sa joie et sa peine, mille façons de s’entendre sans briser un rameau de l’arbre de la vie. Fous, inutiles, maudits, ceux qui décèlent, interprètent, traduisent l’humble voix qui se plaint ou qui chante dans la foule, sans savoir qu’elle est sublime. Hélas non, la poésie personnelle n’a pas encore fait son temps. Mais, au moins, nous avons bien compris que rien encore n’a pu rompre le mince fil de la poésie impersonnelle. Nous avons, sans douter un instant de cette vérité qui triomphera, compris que tant de choses peuvent être « tout un poème ». Cette expression ironique, péjorative, des poètes et des peintres de bonne foi lui ont rendu son sens littéral. Ils ont utilisé des éléments involontaires, objectifs, tout ce qui gît sous l’apparente imperméabilité de la vie courante et dans les plus innocentes productions de l’homme. « Tout un poème », ce n’est plus seulement un objet biscornu ou l’excentricité d’une élégante à bout de souffle, mais ce qu’il est donné au poète de simuler, de reproduire, d’inventer, s’il croit que du monde qui lui est imposé naîtra l’univers qu’il rêve. Rien de rare, rien de divin dans son travail banal. Le poète, à l’affût, tout comme un autre, des obscures nouvelles du monde et de l’invraisemblable problème d’herbes, de cailloux, de saletés, de splendeurs, qui s’étend sous ses pas, nous rendra les délices du langage le plus pur aussi bien celui de l’homme de la rue ou du sage, que celui de la femme, de l’enfant ou du fou. Si l’on voulait, il n’y aurait que des merveilles.

 

Paul Éluard,

Les Sentiers et les routes de la poésie,

Collection La Pléiade,Éditions Gallimard, 1952


Photographie © Odile d’Harnois

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Pour en savoir plus

❖ La rubrique « À quoi sert la poésie ? » de Lectures au Cœur donne à lire des textes de poètes, d’écrivains ou de critiques littéraires, qui cherchent à définir la poésie, qu’ils s’interrogent sur sa fonction, questionnent la création poétique ou réfléchissent sur la singularité même du langage poétique.

❖ WEB LITTÉRAIRE

1 comments

Répondre Caroline D.
8 janvier 2019

Merci pour ce texte. Je le relirai.
Et cette photo, Odile. La foule et la lumière!

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