LA FOULE DIVINATOIRE DES RÊVES : De la scène traumatique à la scène théâtrale

In: Ses notes de lecture

On: 24 mai 2018

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La Foule Divinatoire des Rêves

Poèmes et dix-huit dessins

Catherine Gil Alcala

Paru en mars 2018 aux éditions La Maison Brûlée, 116 pages

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Catherine Gil Alcala, La Foule Divinatoire des Rêves © Éditions La Maison Brûlée, 2018

 

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SI VOUS AIMEZ les textes puissants qui chantent la libération de l’être, si vous aimez Euripide, Shakespeare et Carl Gustav Jung, si vous aimez la poésie, la psychanalyse et le théâtre, alors vous aimerez sans doute La Foule Divinatoire des Rêves de Catherine Gil Alcala.

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Photo-Catherine-Gil-Alcala

Photo : Catherine Gil Alcala 

Images may be subject to copyright

 

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LA PRÉSENTATION DU RECUEIL PAR L’ÉDITEUR

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Des parlotes infraliminaires dans les rayons du soleil,

  un incendie mental traverse l’essaim des âmes

  tournoyantes qui s’écroulent sur la terre.

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Le sol de l’appartement est recouvert d’insectes.

                                     Une femme parle aux insectes

                                 qui viennent tous dans sa main.

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Les vibrations de sa voix induisent

un phénomène mimétique.

Elle s’humecte la peau d’une morsure indicible.

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Un scorpion se dissimule dans l’ombre.

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Extrait de La Foule Divinatoire des Rêves, Catherine Gil Alcala

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR

On n’oublie jamais rien. Nous savons depuis Proust qu’il suffit du parfum d’une madeleine pour se reconnecter à une émotion passée et retrouver la qualité particulière d’un moment depuis longtemps enfui. Pourtant, il arrive qu’à la suite d’un traumatisme, la mémoire se fige et que le souvenir devienne inaccessible. Autour de ce trou noir où l’âme s’abîme ne subsistent alors que l’effroi et une forme souterraine de terreur qui empêchent de vivre. Paru en mars 2018 aux éditions La Maison Brûlée, La Foule Divinatoire des Rêves de Catherine Gil Alcala retrace en trente-neuf poèmes – trente-neuf rêves – la quête psychanalytique d’une femme partie à la découverte des souvenirs d’enfance qui lui font défaut.

Dans cette succession de poèmes qu’illustrent dix-huit dessins de Catherine Gil Alcala, le thème de l’oeil, « un oeil assassin irisé de soufre », occupe naturellement une place prépondérante. Quand l’impensable du traumatisme, l’insensé, provoque l’amnésie, seule, l’image archétypique du rêve est encore en mesure de prendre le relais du verbe défaillant et de la raison qui s’effondre. C’est pourquoi le trajet initiatique de la narratrice s’organise autour des visions nocturnes portées par le rêve qui la renvoient à « l’enfant morcelé » d’autrefois, à l’expérience infantile de la sidération traumatique,  à « la pierre de l’oeil écarquillé ». De même, les visages aux yeux arrondis de stupéfaction, les masques sans regard troués d’ombre dessinés par l’auteur soulignent à la fois l’horreur du traumatisme et la difficulté de la quête de vérité qui oblige à re-voir la scène traumatique pour accéder à la libération de l’être. 

Cependant, la foule des rêves est divinatoire. Elle ne restitue pas le réel, elle le réarrange. Dans un texte qui pourrait, tant il est exemplaire, illustrer le travail sur l’inconscient de Carl Gustav Jung, l’inventeur de la « psychologie analytique », chaque rêve porte en lui des clefs qui doivent permettre à la rêveuse comme au lecteur de deviner ce qui reste caché aux sens. Ici, comme l’affirme Jung, se côtoient deux inconscients : l’un  individuel, qui se rapporte à l’expérience personnelle de la narratrice et l’autre collectif qui peuple chacun des rêves d’une foule de figures et de symboles universels, de tout un bestiaire (chat, papillon, murène, scorpion, orfraie, grand-duc, chouette, zibeline etc …), de références culturelles, de héros empruntés soit à la mythologie grecque ( Éros, Héra, dieux de l’Iliade, héros de la guerre de Troie … ) soit à la Bible (Adam …) soit à la littérature (Euripide, Shakespeare, le roi Lear, Henri Michaux, Unica Zürn, Rodrigue et Chimène, le mythe de la caverne de Platon etc …) soit enfin au cinéma (Méphistophélès, Faust, Alexandre Sokourov etc …) . Comme « l’enfant morcelé » qu’il faut réunifier pour apaiser la souffrance de la femme adulte, le texte constitué de trente-neuf rêves se présente comme un puzzle dont il faut retrouver le fil narratif, le sens, « l’énigme engluée dans le néant ».

Dès les premiers mots du recueil, le lecteur, convié à suivre en spectateur dans ce « théâtre du rêve » toutes les étapes d’une formidable reconquête de soi, se voit introduit dans l’espace intime, domestique, familial de la « maison », dont la narratrice elle-même « ouvre la porte ». L’emploi de la première personne du singulier pour ouvrir le texte n’est pas anecdotique ; il permet d’ancrer l’expérience poétique dans le réel et d’apprivoiser le lecteur avant de le plonger dans l’étrangeté terrifiante du rêve.

Au fur et à mesure que la narratrice « remonte le temps », au fur et à mesure qu’elle entraîne le lecteur à sa suite dans ses déambulations au point de jonction de l’image archaïque et du sens, « les ténèbres fondent comme neige au soleil ». D’entrée de jeu, la scène familiale est contaminée par la violence et l’angoisse. « [Les] chaussures bleues [de l’enfant] se transforment en deux oies blanches ensanglantées », le visage de la mère « est couvert de bleus et de rougeurs » et prêt à user de son dard mortel, « un scorpion se dissimule dans l’ombre ».  Comme dans le théâtre tragique d’Euripide, la violence se nourrit aux mamelles d’Éris, déesse de la Discorde et d’Éros, dieu de l’Amour primordial et du Désir. Il faudra attendre l’apparition d’une étrange figure inversée de la mère — un homme avec « des seins de femme dans le dos » — pour que la puissance divinatoire du rêve pointe l’indicible et que l’angoisse disparaisse enfin entraînant avec elle le scorpion.

Chant de libération, La Foule Divinatoire des Rêves transforme la souffrance absolue en art. De la scène traumatique infantile qui la détruisait, la narratrice passe à la scène de théâtre qui la révèle à elle-même. La rencontre d’un homme bienveillant, d’un « initié » qui comprend son désir de mort, mais qui l’invite à devenir comédienne et à monter sur scène débouche sur la lumière, l’amour et la renaissance. Poésie intense qui déploie avec faste les charmes envoûtants de son inspiration mythique, La Foule Divinatoire des Rêves renoue avec la force cathartique du genre tragique au Ve siècle athénien. Une manière de rappeler peut-être qu’ Euripide qui ouvrait alors la voie à l’introspection n’a pas fini d’inspirer les poètes. À lire absolument.

Odile d’Harnois

 

 

 

Photographie © O.d'Harnois "La Foule divinatoire des rêves" par Catherine Gil Alcala

 

Photo © Odile d’Harnois

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EXTRAIT  CHOISI

Petros apparaît plusieurs fois

                                      dans ce rêve qui est devenu flou.

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À l’endormissement, l’angoisse le dilue en foule…

qui court, écrasée sous une pluie de pierres.

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Son corps est difforme et arrondi,

                                     il a des seins de femme dans le dos

                              comme Méphistophélès dans « Faust »,

                                              le film d’Alexandre Sokourov.

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Dans les dédales de l’excentricité du rêve,

il m’apostrophe, fardé et corseté,

avec l’ambivalence d’une politesse méphitique …

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Extrait  du Rêve 15  in  La Foule Divinatoire des  Rêves de Catherine Gil Alcala, Éditions La Maison Brûlée, 2018

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Pour en savoir plus

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❖ Catherine Gil Alcala

a longtemps navigué entre plusieurs disciplines, la poésie, le théâtre, la performance, la musique, les arts plastiques… Expérimenter en toute liberté pour traduire le langage de l’inconscient, des rêves, de la folie… qui sont ses obsessions, ses thèmes de prédilection.
Depuis quelques années, elle privilégie l’écriture, plusieurs de ses textes ont été joués au théâtre ou ont fait l’objet de performances musicalo-poétiques. 
Maelström excrémentiel, son poème érotique surréaliste, a été représenté au Théâtre des Déchargeurs et au festival d’Avignon. 
Elle conçoit une expo-performance de ses poupées et de ses poèmes : Doll’art ou les Épopées de Pimpesouée, dans le cadre du Festival Fou et du Festival Meuf’elle, et au Musée du Montparnasse des performances musicalo-poétiques à partir de ses aphorismes Les Contes défaits en forme de liste de course.
Sa pièce James Joyce fuit…

Lire la suite sur le site : Les éditions de La Maison brûlée 

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❖ Le site de l’éditeur : Éditions de la Maison brûlée

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❖ Autre(s) ouvrage(s) de Catherine Gil Alcala présenté(s) sur Lectures au Coeur :

 

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