JOURNAL D’UN CORPS – MAUX ET MERVEILLES : Dans l’intimité du corps

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 12 juin 2012

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Roman

Daniel Pennac

Paru en 2012 aux éditions Gallimard, Collection Blanche, 390 pages

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Daniel Pennac, Journal d’un corps © Editions Gallimard, Collection Blanche, 2012

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RÉSUMÉ

De 12 à 87 ans, âge de sa mort, le narrateur tient avec assiduité le journal de son corps. Il y consigne toutes les surprises, exceptionnelles ou ordinaires, que son enveloppe corporelle lui réserve au fil du temps. Des premières découvertes de l’adolescence aux derniers émois de l’agonie, ce sont toutes les sensations physiques d’un homme qui sont ainsi passées au crible. De quoi nous faire rougir, ou bien rire, devant tellement d’expériences intimes universellement partagées.

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L’AVIS DE LECTURES AU CŒUR

Le dernier roman de Daniel Pennac, paru en février 2012 aux éditions Gallimard, se présente sous la forme originale d’un journal intime. Pour créer l’illusion romanesque, l’écrivain invente le personnage de Lison, une amie de longue date. Dans un avertissement au lecteur qui inaugure le texte, Pennac explique comment elle lui a confié le manuscrit de son père afin qu’il soit publié. C’est grâce à ce subterfuge narratif que le Journal d’un corps peut se déployer de l’adolescence du narrateur jusqu’à sa mort tout en offrant une certaine vraisemblance. Le personnage de Lison, interlocutrice privilégiée du père, qui lui adresse des lettres et lui fournit des notes explicatives tout au long de son journal, assure ainsi l’unité du texte. Elle constitue enfin une espèce d’interface entre le narrateur et le lecteur, comme si Daniel Pennac avait jugé nécessaire de préparer son public en douceur au choc de la lecture.

Car le Journal d’un corps est une oeuvre qui détone dans le paysage littéraire actuel. Depuis Rabelais, il y avait bien longtemps qu’on n’avait porté une attention aussi gaillarde au corps de l’homme. Rien ou presque n’est épargné au lecteur dans cet énoncé iconoclaste de tous les bons et loyaux services à nous rendus par nos enveloppes corporelles, ces « sacs à surprises et [ces]pompes à déjections » comme il les appelle. Crottes de nez, étrons moulés ou trop mous, pets, polypes nasaux émaillent les réflexions nécessairement physiques de cet homme qui a conçu le projet à treize ans d’ « écrire le journal de son corps parce que tout le monde parle d’autre chose ». Ce désir adolescent d’aller à l’encontre de l’hypocrisie générale et de dévoiler dans le texte ce que tout le monde tait pourrait presque paraître désuet, si notre époque, en dévoilant les corps à outrance, n’avait créé paradoxalement autour d’eux comme une nouvelle opacité. La quête du corps parfait, toujours plus mince, indéfiniment retouché sur des images de papier glacé finit par occulter la réalité de la chair et du sang. Où est passé le corps par exemple dans cette célébration conjointe du marketing et de l’anorexie que sont devenus les défilés de mode ? Avec son roman, Daniel Pennac choque, car il met en scène des corps qui ne sont pas des idées désincarnées. Ils vivent, ils émettent des bruits incongrus, ils connaissent la douleur ou l’extase. C’est l’occasion rêvée pour l’écrivain de rappeler avec malice qu’ « il y a trois façons de pisser chez les garçons » et que « le passage de l’équilibriste », instant de grâce où la jouissance s’annonce, justifie à lui seul qu’on se lance dans un vibrant éloge de la masturbation. Le corps nous constitue, à part égale avec l’esprit. Daniel Pennac lui rend dans son roman la place qu’il ne cesse de perdre au profit de notre part spirituelle.

Cependant, il faut bien reconnaître que dans cette énumération de tous les maux et de toutes les merveilles suscités par son corps, le narrateur du Journal d’un corps ne nous émeut jamais tant que lorsque paradoxalement, il s’écarte de ses préoccupations physiques et qu’il dévoile ses sentiments. Le corps, à lui seul, ne captive pas. Le récit a besoin d’un surcroît d’âme pour donner au lecteur l’envie de le dérouler jusqu’à sa conclusion. Daniel Pennac a l’intelligence de construire la trame de son intrigue autour de l’enfance du narrateur. Fils d’un ancien soldat qui se meurt à petit feu pour avoir été traumatisé et gazé au front, le jeune narrateur endure stoïquement le mépris de sa mère, qui n’a de cesse de lui répéter qu’il est « le fantôme de son père mourant » et qu’il « ne ressemble à rien, absolument à rien ».  Aux yeux de cette femme, mérite-t-il seulement d’exister ? Le manque de consistance de l’enfant, son désir de se renforcer et de consolider son identité nourrissent la quête du narrateur tout au long de sa vie. L’écriture de son journal de bord donne le beau rôle au corps comme pour compenser les défaillances des premières années. Cette fragilité psychologique du héros confère sa valeur humaine au récit. Et « l’angoisse ontologique » qui n’arrête pas d’habiter son coeur jusqu’aux derniers instants nous rappelle, si besoin était, que nous aussi, nous restons toujours les enfants fragiles que nous avons été. Le Journal d’un corps de Daniel Pennac semble ainsi nous inviter à réfléchir sur la célèbre phrase du poète latin Térence : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étranger ».

 Ecrit dans un style aisé, élégant sans être prétentieux, le Journal d’un corps de Daniel Pennac est un roman original, qui se lit avec beaucoup de facilité, mais qui peut très vite lasser à force d’incursions réitérées dans l’intimité la plus secrète des corps.

Odile d’Harnois

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Nota bene : toutes les photos sont soumises au droit d’auteur

Photo à la une de l’article : Daniel Pennac

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2 comments

Répondre eeddaht
13 juin 2012

Moi, ce que j’admire, c’est que cette entreprise pour le moins audacieuse et décalée commence dès l’âge de 12 ans. Lequel d’entre nous peut prétendre acheminer jusqu’à son terme (la mort) une œuvre aussi vaste ? Il fallait y penser, puis persévérer jusqu’à s’obstiner jour après jour, quel étrange labeur, plus hargneux que l’obsession même !

Répondre O. d’Harnois
13 juin 2012

C’est sans doute que pour le personnage de Daniel Pennac, l’écriture avait plus une nécessité vitale que purement littéraire. Et dans ces cas de figure, l’âge est rarement un obstacle qui freine le désir d’écrire.

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