INTERVIEW : Emmanuelle Pagano, écrivain

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 5 juillet 2012

Emmanuelle Pagano

MARCHER

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Avec son dernier livre, un recueil de nouvelles intitulé Un Renard à mains nues, Emmanuelle Pagano nous entraîne avec elle sillonner routes et chemins à la rencontre d’une poignée de solitaires. Avec une sensibilité à fleur de peau, elle y développe une vision personnelle de la vie, où la figure du marcheur symbolise autant l’être en mouvement que l’écrivain emporté par la dynamique de la création.

Propos recueillis par Odile d’Harnois

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Propos recueillis par Odile d’Harnois

Dans le champ des lettres françaises contemporaines, Emmanuelle Pagano est un bel exemple de discrétion. Depuis Le Tiroir à cheveux (2005), qui l’a fait connaître du grand public, elle semble mettre autant d’audace à diversifier et à approfondir une œuvre originale qu’elle met de modestie à en parler. Après avoir exploré les territoires du genre romanesque, puis de l’autofiction avec L’Absence d’oiseaux d’eau (2010), elle revient sur le devant de la scène littéraire avec des textes plus courts, des nouvelles, savamment agencées selon un dessin préétabli, qui s’apparente à une étrange géographie du sensible et qui orchestre subtilement un délicat éventail de voix solitaires. Rencontre.

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Lectures au cœur : Vous avez publié au printemps dernier un recueil de nouvelles intitulé Un Renard à mains nues. Pourquoi avoir renoncé au genre romanesque ?

Emmanuelle Pagano : Je n’arrivais plus à tout faire. Outre l’exercice d’un métier alimentaire – je suis professeur d’Arts plastiques -, j’ai connu durant ces dernières années des bouleversements dans ma vie personnelle qui ne me permettaient plus de prendre le temps du roman. Ecrire des textes brefs me donnait l’opportunité de découper mon temps en courtes périodes de travail, qui s’accordaient mieux avec mon rythme de vie. Mais je n’ai pas été déçue. J’ai vécu l’écriture de ces nouvelles comme un nouveau défi à relever. Après avoir rassemblé quelques textes de commande qui existaient déjà, j’ai réalisé qu’il y avait des choses qui se croisaient. Du coup, j’ai tout retravaillé de façon que l’ensemble des nouvelles obéisse à cette logique interne du croisement. Et au final, la somme de travail a été aussi importante que pour l’écriture d’un roman, parce que les contraintes, au niveau de la composition, étaient bien plus nombreuses dans ce projet.

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Les nouvelles rassemblées dans ce recueil – 34 au total – constituent un ensemble harmonieux, où les récits semblent même s’interpeller, se répondre, dans une multiplication de références allusives et d’échos assourdis. A la base, n’est-ce pas un dessin routier qui vous inspire ?

Oui, j’adore les cartes routières et plus particulièrement les cartes de randonnée. Au début de ce travail d’écriture, j’avais très vite remarqué que la thématique des bords de route et des circulations était récurrente dans un certain nombre de récits. J’ai trouvé qu’il était intéressant de renforcer ce dessin qui s’imposait de lui-même et d’en faire le noeud central de la composition du recueil. Dans Les Adolescents troglodytes(2007), j’avais construit mon roman à partir de la figure de la navette. La navette des métiers à tisser qui devenait une métaphore de la navette des bus. L’image de la navette du tissage qui circule verticalement et horizontalement sous-tendait ainsi le motif littéraire du bus qui, en circulant, créait un réseau de relations. Dans Les Mains gamines (2008), j’avais bâti mon récit comme une toile d’araignée. Et là, alors que je rédigeais les premières nouvelles d’Un Renard à mains nues, l’architecture du recueil s’est imposée d’elle-même. Tout s’organisait comme des routes sur une carte IGN. Il suffisait de tisser un réseau narratif, où les personnages se croisaient et pouvaient, au fil des rencontres, changer de statut et passer d’un récit à l’autre d’un rôle de protagoniste à un rôle de personnage secondaire. Comme les routes en somme.

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Au bord de ces routes, vous suivez des marcheurs, des voyageurs qui errent sans but, des êtres en souffrance qui ont perdu leurs repères. Pourquoi tant de figures de solitaires apparaissent-elles dans votre livre?

Parce que j’avais dans l’idée qu’au bord des routes, il n’y avait que des marginaux et qu’à la marge, l’isolement est une réalité. Peut-être aussi que je suis entrée dans une période de ma vie, où je réfléchis davantage à la solitude. Quoi qu’il en soit, il me semblait que cela correspondait bien à la figure de l’écrivain. On m’a fait remarquer à de nombreuses reprises que les livres sont omniprésents dans ce recueil. C’est vrai. Je ne peux m’empêcher de penser que la marge renvoie aussi au bord des livres et que le bord des livres, ce n’est pas du tout anodin, parce que c’est finalement ce qui tient les pages.

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Toutes vos nouvelles sont écrites à la première personne du singulier. Pourtant, votre texte n’est pas clairement autobiographique. Votre « je » est espiègle. Vous multipliez les impasses et vous semblez prendre beaucoup de plaisir à brouiller les pistes en jouant sur votre palette de personnages. L’autobiographie est-elle pour vous une vocation contrariée ?

Non, pas du tout. Je reconnais néanmoins que la question m’est souvent posée, peut-être parce que j’ai écrit L’Absence d’oiseaux d’eau(2010), un livre qui a été considéré comme autofictionnel. Mais l’autobiographie n’est pas une priorité pour moi. S’il m’arrive d’opérer un retour sur moi lorsque j’écris, je fais toujours en sorte que le reflet de ce que je suis n’apparaisse pas au premier plan, mais soit porté plutôt par un personnage secondaire. Mais il faut être lucide : écrire, c’est toujours un peu parler de soi en parlant des autres. Et l’écrivain, c’est certain, bénéficie d’un positionnement troublant en écrivant : il est à la fois partout et nulle part. Alors non, je ne cherche pas à brouiller les pistes. Mais je dois avouer que je préfère écrire à la première personne. Je me sens plus à l’aise.

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Pourquoi ? L’usage de la première personne constitue-t-il une clef essentielle de votre imaginaire ?

Je ne sais pas. Je travaille en ce moment sur un nouveau projet d’écriture. Je constate que toutes mes notes sont écrites à la troisième personne du singulier, « il » ou « elle ». Pourtant, dès que je passe à la rédaction du texte, l’emploi du « je » revient automatiquement, comme si j’avais besoin de me glisser, de me faufiler quelque part. D’intérioriser l’altérité en somme.

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Dans Un Renard à mains nues, vous développez une écriture de l’intime, qui donne à la subjectivité une place de choix. L’empathie est-elle pour vous le moteur de cette exploration intime de l’être ?

Oui, l’empathie est très importante pour moi. Je ne sais pas d’où cela me vient, mais j’ai besoin de ressentir ce que mes personnages éprouvent. Ou du moins il faut que j’essaie. Avant d’être écrits, tous mes personnages existent bel et bien. Je les connais parfois de près, parfois pas. Mais je suis attachée à tous. Sans doute cela peut-il apparaître comme une attitude un peu ridicule, mais mes personnages ne peuvent entrer dans mes livres que parce que j’ai d’abord croisé dans la vie des gens qui me touchaient.

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Votre observation de la nature est empreinte également d’une certaine tendresse. Diriez-vous que l’empathie est finalement pour vous un mode exploratoire du monde ?

Attention, la nature n’est pas pour moi un sujet d’observation, mais un lieu de vie. Et contrairement à ce que j’ai pu entendre après la publication des Adolescents troglodytes, la nature n’est pas ce décor magnifique qui, je le conçois, peut enchanter les vacances des citadins. La nature vit, autour de moi, et je peux vous assurer qu’elle n’est pas toujours tendre. Mais vous avez raison, de mon point de vue, écrire sur la nature ne peut passer que par un ressenti, une expérience émotionnelle intime. Si tel n’était pas le cas, cela ne serait qu’un document. Cependant, la nature ne constitue pas mon seul pôle d’intérêt. Il se trouve qu’à l’occasion d’une résidence d’écriture, je vais aller habiter quelque temps dans une capitale, à Rome. Je compte bien mettre à profit cette expérience pour écrire en ville, sur la ville. L’opportunité pour moi d’explorer les possibilités littéraires d’un nouvel environnement et bien sûr, d’un tout nouveau ressenti…

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Selon vous, votre écriture est-elle donc plutôt un décryptage sensible du monde ou l’interprétation personnelle d’une partition universelle ?

Je dirais qu’il s’agit plutôt d’un décryptage, d’une traduction. Ce qui m’intéresse, c’est de mettre le monde en mots, d’essayer de trouver exactement, précisément, le mot, le rythme de ce que je veux dire pour transmettre les émotions au plus juste. Lorsque je lis, il m’arrive d’être agacée, quand au détour d’une phrase, je découvre une métaphore usée jusqu’à la trame, un cliché prêt à l’emploi qui ne permet pas de ressentir la chose exacte. Au contraire, je suis émue, et comme transportée de joie, si j’ai vraiment l’impression de voir, de vivre, de ressentir ce qui est écrit. Et peu importe alors qu’il s’agisse ou non d’une réalité qui me soit familière.

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Dans ce cas, si vous deviez choisir une métaphore pour qualifier votre travail d’écriture, quelle serait-elle ?

Votre question est difficile, car le temps passe, et la perception que j’ai de mon écriture évolue en permanence. Il y a quelque temps, je vous aurais proposé comme métaphore éclairante de mon travail : faire le ménage. La création littéraire permet en effet d’après moi de nettoyer, de faire place nette, d’arranger son espace, de trier, de s’occuper de ses propres affaires et de celles de ses proches. Mais cette métaphore n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, je préfère vous dire qu’écrire, c’est marcher. La marche favorise la découverte. Elle nous pousse dans des endroits qu’on ne connaît pas. Quant au rythme de la marche, il permet la déambulation, la flânerie, l’observation. Il faut savoir prendre le temps de regarder les autres pour s’enrichir soi-même, apprendre à se connaître. C’est pourquoi la lecture est une dé-marche intellectuelle que je juge capitale pour un écrivain. Il faut avoir beaucoup lu, beaucoup voyagé dans l’oeuvre des autres pour développer une voix singulière et accéder à une

IL FAUT ETRE D’ABORD UN ARPENTEUR DES LIVRES,

ET UN ARPENTEUR CURIEUX,

SI L’ON VEUT,

QUAND LE MOMENT EST VENU D’ECRIRE,

SORTIR ALLEGREMENT DES SENTIERS BATTUS.

forme d’originalité artistique.

En ce qui me concerne, il me semble que la curiosité est ce qui me caractérise le mieux. Elle va de pair avec la marche, quand celle-ci est flânerie. Je crois qu’un écrivain n’est jamais trop curieux.

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Vous avez suivi des études d’Esthétique du cinéma. A vous découvrir si à l’aise dans la peau et le coeur de vos personnages, on pense aux acteurs qui incarnent à l’écran des vies qui ne sont pas les leurs. Ecrivez-vous comme on joue un rôle ?

Non, j’écris mes textes comme on élabore une mise en scène. Il s’agit d’une déformation qui remonte effectivement à l’époque où j’étais étudiante en Esthétique du cinéma. J’écris non pas comme je jouerais un rôle, mais sans doute comme j’aimerais le faire jouer. Par ailleurs, des années d’enseignement des Arts plastiques ont modulé ma manière d’écrire. Je suis ainsi très sensible au son et à l’image, lorsque je décompose l’oeuvre à venir en scènes. Je réalise, je m’en rends compte, un véritable travail de montage de mes textes.

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Vous arrive-t-il de souffrir du syndrome de la page blanche ?

Non, jamais. C’est quelque chose que je ne comprends pas. Il y a tellement à dire, les possibilités littéraires d’envisager le monde sont absolument infinies. En revanche, je peux comprendre qu’un écrivain ait des difficultés à se déterminer pour un projet en particulier. Moi-même, il m’arrive d’être dépassée par la multiplicité des projets en cours. Il est parfois difficile de se déterminer pour un travail plutôt qu’un autre.

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Quel est actuellement le défi littéraire qu’il vous tient le plus à coeur de relever ?

Je prépare un nouveau livre. Maintenant que j’ai expérimenté le genre littéraire de la nouvelle, je m’oriente vers quelque chose de radicalement neuf pour moi. J’écris des fragments, des textes encore plus courts que les récits d’Un Renard à mains nues. On pourrait dire que j’abandonne pour la première fois le modèle narratif du cinéma. J’abandonne le récit en mouvement pour une poésie de l’instantané. Avec mes fragments, c’est un peu comme si je prenais des photographies, pas très construites, à la manière des polaroïds. Je me focalise sur des détails, de toutes petites choses qui ont toutes à voir avec la vie des couples. J’ai rassemblé des notes pour 250 fragments, dont la longueur peut varier indifféremment de deux lignes à deux pages. Je tiens beaucoup à ce projet. J’aime explorer de nouveaux territoires, oui, j’aime les défis.

Emmanuelle Pagano, Un Renard à mains nues

(P.OL.)

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