ENSEMBLE ENCORE : Plongée au coeur de la nuit

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 3 juin 2016

 

Poésie

Yves Bonnefoy

Paru en mai 2016 aux Éditions Mercure de France, Collection Poésie Mercure, 144 pages

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Yves Bonnefoy, Ensemble encore © Éditions Mercure de France, 2016

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SI VOUS AIMEZ la nuit, ses mystères, ses abîmes, si vous aimez les couleurs et la peinture, les voix, le théâtre et le surréalisme, si vous aimez la poésie quand les mots investissent la part obscure de l’être et fouillent, en quête de lumière et de sens, la mémoire et l’inconscient, alors vous aimerez sans doute Ensemble encore d’Yves Bonnefoy.

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Photo : Yves Bonnefoy

© Radio France – 2016

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LE RÉSUMÉ

 » Traduire ? Le jeune traducteur plonge. Ce sont ces mots qui conviennent puisqu’il restera toujours jeune et que cette page sous son regard, c’est un océan, de l’eau close. Des soleils couvrent bien de menues étincelles presques gaies la houle légère de la surface, mais il sait, lui, que par en-dessous c’est l’abîme : d’abord du vert, un vert-bleu on ne peut plus sombre , bientôt du noir. (…)

Et plonge encore, plonge plus avant, plus bas, plonge encore plus bas, le traducteur. (…)

Descendre, oui, par saccades. Du tout de ses yeux questionner l’immensité de la nuit. (…)

Descendre. (…)

Le traducteur comprend qu’il n’accédera jamais au sol dont il a rêvé. Il s’avoue que jamais, trouvant enfin sous son pied quelque sable clair, il ne se redressera, ses yeux emplis de lumière. Qu’il eût été beau pourtant, et rassurant, bénéfique, de toucher de ses mains la grande épave ! Elle est là, brisée. Rien ne reste debout des mâts immenses. Des coffres de livres se sont ouverts, des feuillets restent-ils à traîner encore alentour, non, même pas. Une phrase peinte à la proue serait toutefois visible. On la ferait surgir de la nuit, au moyen de la torche électrique que l’on a préservée pour ce grand moment, on pourrait rêver la traduire dans quelque autre langue que ce parler d’ailleurs, de nulle part, qui est au plus profond de chacun de nous. « 

Source : Extraits de  » La tâche du traducteur » in « Perambulans noctem », « Ensemble encore » p. 93-96

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR  

Yves Bonnefoy, poète, traducteur et critique français, vient de publier aux éditions Mercure de France un florilège de textes inédits ou publiés à tirage très limité qu’il a rassemblés sous le titre : Ensemble encore Suivi de Perambulans in noctem. D’emblée, les deux volets du titre  – le premier en français, le second en latin – posent comme évidentes deux réalités qui si elles se complètent, traduisent aussi deux mouvements qui sous-tendent le travail poétique de l’auteur. Ensemble encore, le recueil inédit qui donne au livre la première partie de son nom, se présente à la fois comme une profession de foi et un testament poétique. Yves Bonnefoy (93 ans) y réaffirme son amour de la poésie dans un texte qui martèle entre souvenirs et délicatesses du verbe, toutes les convictions de l’artiste. « Je crois, écrit-il, que la beauté existe et signifie. Je crois  qu’il y a sens encore à faire naître ». L’homme qui s’adresse à ses proches, tour à tour, lègue à chacun d’eux ses plus grands trésors, tout ce qui fait sens dans l’intimité du lien et des moments partagés : « la certitude inquiète dont [il a] vécu, cette eau sombre trouée des reflets d’un or », « la déchirure des rideaux »,  « les fenêtres qui battent », «l’oiseau qui resta pris dans la maison fermée ». Entre souvenirs et sentiments, l’émotion perdure, se développe, se déploie en un bouquet d’images qui naissent à « la frontière là-bas entre tout et rien », quelque part entre rêve et mémoire. Ensemble, encore, jusqu’à la fin, le poète transmet à ceux qui lui survivront tout le secret de son oeuvre. Une à une, les thématiques favorites se mettent en place, s’organisent autour du thème central de la nuit : les « trébuchements de la lumière », les salles fermées, les maisons vides, l’errance nocturne.  Les pages se succèdent, dialogues hybrides, nés au carrefour de la poésie et du théâtre (cf La Grande Ourse ), sonnets ( cf Ensemble la musique et le souvenir ), récits, poèmes en prose et partout, la nuit traîne après elle ses ombres fascinantes et ses mystères larvés. Le deuxième volet du titre, Perambulans in noctem, qui suggère dans un même mouvement plongée au coeur de la nuit et déambulation sans fin, consacre la victoire de l’imaginaire. Dès qu’« il fait sombre, le rêve afflue ». Comme investi d’une mission sacrée, le poète explore alors les « eau[x] close[s] » de l’inconscient, où il lui faut « descendre par saccades » et « questionner l’immensité de la nuit ». Sensible à la beauté des abîmes, il se veut à la fois voyant et traducteur. De la parole qui stagne comme un secret au fond obscur de l’être, il écoute la musique, il épie la couleur, à la manière d’un peintre dans son atelier qui photographierait le mouvement intime, les bouillonnements illisibles de la vie intérieure. Car la poésie est le seul langage qui sache rendre compte au plus près, au plus juste, de la complexité de tout ce qui s’écrit au fond de soi. Marqué de l’empreinte surréaliste et puissant comme « l’eau du rêve », Ensemble encore Suivi de Perambulans in noctem  emporte avec bonheur au-delà de soi, là où les contours éprouvants de la nuit doucement s’estompent.

O.d’Harnois

 

1 comments

Répondre Caroline D
5 juin 2016

Comme ils sont beaux ces extraits, Odile. Ils me touchent beaucoup. Quel legs et quel poète ! J’inscris son nom dans ma mémoire, et bien que j’en comprenne que vu le tirage limité, je ne pourrai sans doute pas me procurer ce livre ici, je garderai l’œil ouvert…
« Je crois, écrit-il, que la beauté existe et signifie. Je crois qu’il y a sens encore à faire naître ».
Et quel beau texte que le tien. Bel hommage.

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