ECRIRE LA VIE : Annie Ernaux traque les vérités sensibles de l’existence

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 27 août 2013

 

Oeuvre (presque) complète

Annie Ernaux

Paru en 2011 aux Editions Gallimard, Collection Quarto, 1 088 pages

*

Visuel_Ecrire-la-vie

Annie Ernaux, Ecrire la vie © Editions Gallimard, 2011

*

.

.

.

SI VOUS AIMEZ les récits autobiographiques, si vous aimez les écritures sensibles sur tout ce qui fait l’ordinaire de la vie, sa beauté et sa cruauté, si vous aimez les plongées introspectives pleines de lucidité et les témoignages sincères, alors vous aimerez sans doute Ecrire la vie d’Annie Ernaux.

.

.

.

.

*

Annie Ernaux

Photo : Annie Ernaux © Gallimard

*

.

.

.

.

RÉSUMÉ

« Je ne travaille pas sur des mots, je travaille sur ma vie. »

 Source : Annie Ernaux, 6 août 1990

.

.

.

.

L’AVIS DE LECTURES AU COEUR        

Depuis la parution de son premier roman aux éditions Gallimard en 1974, Annie Ernaux s’est taillé une place de choix dans le panorama littéraire français. La majeure partie de son oeuvre a été publiée il y a peu sous le titre Ecrire la vie dans la collection Quarto Gallimard aux côtés d’autres grands auteurs classiques. En guise de biographie de l’auteur, le texte a été enrichi d’un « photojournal », un mélange de photographies personnelles et d’extraits de journal intime, qui nous éclaire autant sur la vie d’Annie Ernaux que sur les lignes de force de son oeuvre. Le titre du recueil, Ecrire la vie, a été choisi par l’auteur lui-même. Il rend compte de l’entreprise d’écriture d’Annie Ernaux, qui rappelle dans une courte introduction :

Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire oeuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible.

Au fil de son oeuvre, Annie Ernaux ne cesse en effet d’interroger le matériau autobiographique, de revenir sur son enfance dans un milieu populaire, de convoquer le souvenir des événements qui ont marqué durablement son existence pour en capter la part d’universel. Ce faisant, elle a initié un travail original, qui témoigne historiquement de la difficulté qu’il y avait dans les années soixante à gravir les échelons de l’échelle sociale en France. En quittant son milieu d’origine pour devenir professeur de Lettres, Annie Ernaux se considère comme une « immigrée de l’intérieur ». C’est grâce à l’écriture qu’elle dépasse cette « déchirure culturelle » fondatrice qui donne à son oeuvre des accents uniques : « (elle) importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le (sien) jusqu’à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan »(L’Ecriture comme un couteau, p.35). Ses premiers romans, Les Armoires vides, Ce qu’ils disent ou rien, La Place, pointent ainsi magnifiquement la souffrance et le sentiment de trahison qui habitent ces transfuges d’un genre si particulier.

       Mais au travers de son expérience personnelle de la vie, Annie Ernaux dépeint aussi dans son oeuvre la condition féminine d’après-guerre. Ses récits révélent combien les femmes en France restent prises dans un carcan social, qui les dévalorise au profit des hommes. La Femme gelée, en 1981, propose une analyse du mariage. Sous des dehors égalitaires, les maris continuent de tenir leurs épouses dans la servitude. Non seulement les femmes perdent en se mariant leur autonomie personnelle, mais elles perdent aussi la flamme qui leur faisait éprouver charnellement le désir de vivre. Leur corps est « gelé », inaccessible au plaisir sexuel, comme pris dans les glaces des devoirs maternels et conjugaux. Avec le récit esquissé d’un avortement dans Les Armoires vides, récit repris plus tard dans L’événement, Annie Ernaux se pose également en témoin d’un fonctionnement social, où les jugements moraux portés sur les grossesses illégitimes maintiennent les femmes dans un climat oppressant. Le corps des femmes, leur sexe s’apparentent ainsi à une prison intime, un obstacle majeur qu’il leur faut d’abord surmonter avant de pouvoir en tirer les jouissances espérées, cf Passion simple, Se perdre.

       Très vite, pour écrire la vie, Annie Ernaux a choisi une approche ethnologique. C’est à partir de son quatrième livre, La Place, qu’elle instaure ce qu’elle appelle une « écriture plate ». Il s’agit pour l’auteur d’accéder à la vérité en « livrant les faits dans leur nudité ». Elle adopte alors « une écriture de la distance (…) Distance avec (ses) parents. Distance de (son) moi ancien à (son) moi actuel, entre le passé et le présent, entre la culture originelle et celle qui (lui) permet d’écrire ». Outil nécessaire à sa quête de vérité, l’écriture objective est en outre perçue par l’écrivain comme un « acte politique » qui la retient de trahir ses origines. En refluant les émotions à la marge du texte, Annie Ernaux préserve ainsi l’intégrité de sa démarche. L’approche ethnologique désamorce la tentation du jugement.

        Depuis plus de trois décennies, Annie Ernaux ne cesse ainsi de creuser son sillon littéraire avec la même force lucide qu’à ses débuts. Son oeuvre témoigne à la fois d’une époque révolue et d’une conscience de femme, tandis que son écriture ouvre hardiment de nouvelles voies d’exploration littéraire dans le genre autobiographique. Enfin, Ecrire la vie se veut plus que la somme des événements d’une vie, c’est aussi une réflexion permanente sur les mystères de l’écriture qui gouverne définitivement une existence.

 Odile d’Harnois

.

.

.

.

.

.

Nota bene : toutes les photos sont soumises au droit d’auteur 

Photo à la une de l’article : Annie Ernaux © Gallimard

 

 

 

8 comments

Répondre bouquetsdenerfs
18 décembre 2013

Annie Ernaux est une de mes auteures phares, merci pour cette belle critique qui lui rend hommage, elle gagne à être connue du grand public, car elle a déjà conquis sa reconnaissance dans le monde littéraire !

Répondre Lectures au Coeur
18 décembre 2013

Je suis très heureuse que vous ayez apprécié cet avis critique.
Merci à vous et très belle journée !

Répondre Sandra C.
28 août 2013

merci. Je vais me plonger dans ses écrits. La démarche m’intéresse. Vos articles sont toujours très bon. Du très haut niveau. J’ai même plus envie de lire télérama. A côté c’est fade et téléphoné. J’aime l’authenticité et la finesse de vos billets. Vraiment.

Répondre Lectures au Coeur
29 août 2013

Merci, Sandra. Je suis heureuse d’apprendre que la lecture de cet article vous ait insufflé le désir de lire Annie Ernaux 🙂
Je vous souhaite de beaux moments en sa compagnie.

Répondre barbaragarciacarpi
27 août 2013

Très beau et intéressant article qui nous permet decourir l’ouvre de Ernaux.
Mille mercis, Odile.
Très belle soirée.

Répondre Lectures au Coeur
29 août 2013

Merci, Barbara, pour ce gentil message 🙂
Très belle journée !

Répondre oawritingspoemspaintings
27 août 2013

I read her latest book after seeing her quotes on the internet which I absolutely loved! She has a very human way of writing nevertheless I found it harder (her book) to read than her quotes as it’s not a flowing story… Having said that, I think she has gone through a lot which has shaped her in a tremendous personality. People can find themselves in her story which gives them a sense of solidarity in their own ordeals.
All in all I was very impressed… she definitely left her mark on me 🙂

Répondre Lectures au Coeur
29 août 2013

Thank you for commenting. Your opinion joined mine. It is fair to say that Annie Ernaux’s novels are able to help her readers to understand reality and accept difficulties…

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :