ÉCHANGE LONGUE DISTANCE : Composer avec la mort

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 26 novembre 2016

 

Poésie

Thomas Kling

Traduit de l’allemand par Aurélien Galateau

Paru en octobre 2016 aux éditions Unes, 104 pages

*

visuel-echange-longue-distance

Titre original : Fernhandel (1999)

Thomas Kling, Échange longue distance © Éditions Unes pour la traduction française, 2016

*

.

.

.

SI VOUS AIMEZ l’histoire et la photographie, si vous aimez les écritures modernes, inventives et visuelles, si vous aimez la poésie quand elle puise sa force tragique dans une vision du monde lucide et désespérée, alors vous aimerez sans doute Échange longue distance de Thomas Kling.

.

.

.

*

photo_thomas_kling_par-ute_langanky

Photographie : Thomas Kling (1957-2005)

© Ute Langanky

*

.

.

.

LE RÉSUMÉ

Thomas Kling a déjà fait paraître une dizaine d’ouvrages, dont quatre recueils chez Suhrkamp, lorsque les éditions DuMont publient Echange longue distance en 1999. Depuis quatre ans, Kling vit avec sa compagne Ute Langanky dans l’ancienne base de fusées de Hombroich, au coeur de la mégalopole de la Ruhr. Il a installé son bureau de travail dans le mirador, où il observe le monde, compulse ses archives et prépare ses derniers grands recueils. Kling s’est lancé dans une ambitieuse entreprise d’archéologie de la langue allemande, où la poésie dispute aux sciences humaines et aux sciences naturelles la représentation légitime de la réalité. Echange longue distance est composé de sept ensembles autonomes, reliés par un maillage toujours plus dense d’images et de sens. Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la littérature ? Thomas Kling choisit de répondre en reporter. Poète reporter. Il plonge dans le passé. L’histoire est une fiction muette, une image floue. L’histoire est un tombeau ouvert, il la regarde dans les yeux. Kling ne maquille pas ses sources, il n’efface pas ses traces, au contraire, il fait ce que ne font pas les poètes, il les révèle. Il extrait des données. Albums, cartes postales, images d’archives, il cherche à irriguer le passé. Les archives sont les veines de l’histoire – matériau friable, hommes et documents, les mots du poète leurs donnent une mémoire. Il cherche à lever le brouillard. A partir de ces photographies, instants saisis, suspendus dans le temps, il cherche le coeur d’un pays bouleversé par l’histoire. Il cherche le temps niché derrière les visages. Il superpose les niveaux de langage, dans un effet vertigineux de polysémie permanente. Il bâtit une maison du langage où toutes les pièces communiquent. Visages, noms et lieux, tout communique. Nous sommes lecteurs et spectateurs investis, projetés au centre de cette maison du langage, à l’intérieur du temps, objets sensibles et vivants dans la matière sensible de l’histoire. Kling nous révèle notre réalité, profonde, résonnante et éclatée. Archéologue radical, démiurge pop, savant instinctif, écrivain furieux, Thomas Kling c’est ça : magie crânienne.

Source : Éditions Unes

.

.

.

L’AVIS DE LECTURES AU COEUR   

Comme adossé à l’ombre, mélancolique, le poète allemand Thomas Kling nous livre dans Échange longue distance, un recueil traduit en français par Aurélien Galateau et paru en octobre 2016 aux éditions Unes, une vision du monde, lucide et désespérée, lumineuse et tragique. « Le regard en arrière » comme un homme qui se sait condamné, l’écrivain revisite l’histoire à la lumière des événements qui l’ont marqué. Qu’il s’agisse de l’empreinte intime laissée sur la mémoire par de grandes figures familiales ou par de passionnantes études, qu’il s’agisse au contraire de l’impact collectif causé par le souvenir des grandes guerres du vingtième siècle, Thomas Kling remonte le fil du temps et de la souffrance, fouille les archives, cherche à comprendre avec une obstination têtue le sens d’un scénario – la guerre – qui paraît se rejouer sans fin, toujours au paroxysme de l’horreur. Inquiet, incapable de trouver le repos dans l’oubli, l’écrivain se met en devoir de « tir[er] ça au clair avec les morts ». Au point de jonction de l’image et du mot, dans un texte moderne où le champ lexical de la photographie contamine, parfois de manière anachronique, tous les champs de bataille, Échange longue distance se donne à lire comme une « histoire à tombeau ouvert ». Dans un texte divisé en sept parties autonomes, toutes connectées par un réseau complexe d’échos, le poète exhume les soldats tombés au combat, examine leurs restes, questionne les lieux, creuse les sous-sols, en quête de réponses et d’un peu de lumière, dans l’espoir de trouver l’apaisement. Mais le chercheur qui collecte en archéologue tous les témoignages du passé se heurte à un problème éthique dont le mythe d’Actéon, au centre du recueil, révèle toute la force. Métamorphosé en cerf par Artémis pour l’avoir surprise au bain, Actéon meurt dans d’atroces douleurs, dévoré par ses chiens qui n’obéissent plus à sa voix. Le chasseur pour avoir cédé à la tentation du voyeurisme devient gibier et meurt. L’historien qui cède lui aussi à une forme de voyeurisme, lorsqu’il fouille les archives et qu’il met au jour les souffrances des combattants, des blessés, de leurs familles, pourrait bien à l’instar d’Actéon perdre l’usage de la langue et en mourir. Car « regarder c’est scruter la douleur ». Et il est de certaines souffrances, si aiguës, si intenses qu’elles provoquent chez ceux qui les voient un silence sidéré qui tue à petit feu. C’est pourquoi le thème du regard qui transparaît tout au long du texte au travers d’allusions constantes à la photographie est si important. L’ambivalence de l’image, porteuse à la fois d’effroi et d’empathie, nourrit ainsi la richesse d’une écriture, qui dans un effort de mimétisme, devient à son tour intensément visuelle. Dans un style très proche des indications scéniques que l’on rencontre dans l’écriture des scénarios de films, Thomas Kling décrit l’horreur de la guerre, de la mort qui s’invite, qui s’impose, qui anéantit. Il s’attarde sur le détail, endosse la veste du journaliste, joue les reporters attentifs, sort des champs de bataille, entre dans les familles, évoque la grippe espagnole, l’épidémie de peste qui toucha Berlin au XVe siècle. Mais « à la danse macabre on ne peut échapper ». Et ce que ce précis d’ « histoire coagulée » souligne n’est rien d’autre qu’une étrange vérité : sous nos pieds, « les champs les cours les villes sont pleins à craquer ». Nous marchons sur nos morts. De même, les poètes se nourrissent des textes de leurs prédécesseurs dans un mouvement constant de  transsubstantiation littéraire. Car au final, le poète, comme d’ailleurs l’humanité toute entière, n’a pas d’autre choix que de composer avec la mort. 

Dense, riche, complexe, Échange longue distance est un grand texte qui porte au recueillement.

O.d’Harnois

.

.

.

ON AIME : la vignette de couverture de Philippe Cognée qui évoque la métamorphose d’Actéon en cerf

.

.

.

 

—————

Pour en savoir plus

.

.

.

.

❖  Thomas Kling (1957-2005)

Né en 1957 près de Francfort, Thomas Kling a vécu à Düsseldorf, à Cologne, à Vienne et en Finlande. Son approche radicale de l’oralité poétique et l’ambition de ses recherches formelles lui valent une reconnaissance rapide dans les années 80, et contribuent grandement au renouveau de la poésie allemande à l’heure de la réunification. Nourrie des poètes expressionnistes, du groupe de Vienne et de l’avant-garde punk du Ratinger Hof, son oeuvre d’une dizaine de recueils (parmi lesquels : geschmacksverstärker, morsch, Fernhandel, Sondagen) tend vers une archéologie du langage, souvent ironique, qui donne une sonorité au passé et fossilise en retour la langue du présent. 
Kling est mort en 2005 à Hombroich, dans une ancienne base militaire de l’OTAN dont il pilotait la reconversion en centre artistique, et qui abrite aujourd’hui la Thomas Kling Archiv. Considéré comme l’un des écrivains majeurs de son temps, il obtient le prix Else Lasker-Schüler en 1994, le prix Peter Huchel en 1997, et le prix Ernst Jandl en 2001. Après Manhattan Espace Buccal en 2015, salué par Le Monde des Livres et Le Matricule des Anges, les Editions Unes présentent un des sommets de l’oeuvre de Kling, premier de ses recueils à paraître intégralement en France.

.

❖ Le site de l’éditeur : Éditions Unes

.

.

.

.

❖ Lecture en allemand d’ACTÉON.1-5 et autres poèmes d’Échange longue distance : lyrikline – listen to the poet!

.

.

.

.

❖ Autres oeuvres de Thomas Kling présentées sur Lectures au Coeur : Manhattan espace buccal

5 comments

Répondre Anita
5 décembre 2016

Super cette découverte, le titre m’a laissé curieuse
Et je ne regrette pas de l’avoir lu ta revue
merci et très bon début de semaine
bisous

Répondre lecturesaucoeur
6 décembre 2016

Bonne semaine également, Anita 🙂

Répondre Elisa
29 novembre 2016

Merci pour cette belle découverte 🙂

Répondre lecturesaucoeur
2 décembre 2016

Mais de rien 🙂
Très beau week-end, Elisa !

Répondre caroline D
27 novembre 2016

Merci Odile… de partager ainsi vos passions

Laissez un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :