CEUX-LÀ QU’ ON MAUDIT : Focus sur les oubliés de la lumière

In: Les notes de lecture d'Odile

On: 31 janvier 2017

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Poésie

Mary-Laure Zoss

Encres de Jean-Gilles Badaire

Paru en décembre 2016 aux éditions Fario, Collection Théodore Balmoral, 72 pages

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Mary-Laure Zoss, ceux-là qu’on maudit © Éditions Fario, 2016

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SI VOUS AIMEZ  les champs de pierre et de neige, les sous-bois et les no man’s lands, si vous aimez les seuils, les lisières et les marges, si vous aimez la poésie qui renvoie la lumière à ceux qui se noient dans l’ombre, alors vous aimerez sans doute ceux-là qu’on maudit de Mary-Laure Zoss.

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Photo : Mary-Laure Zoss

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LE RÉSUMÉ

Des perdus, des fâchés, des forcenés, des mioches embarrassés de leur corps et de leurs cris, affrontés aux pays, aux bordures des forêts, à la fougère et à la nuit. Dans le froid, une ébauche d’âme se disperse en buée. C’est l’enfance.
Les poèmes en prose de Mary-Laure Zoss n’ont pas d’équivalent, bien que nourris par des voix qu’on ne saurait réduire au chœur pourtant très riche de la poésie suisse romande, de Roud à Chappuis en passant par Chappaz ou Jaccottet. Petits blocs durcis pour résister au temps et aux modes, une histoire y apparaît en filigrane, une famille plutôt vague s’y dessine, chacun comme membre épars d’un grand corps menacé de dislocation : à vau-l’eau, l’un traîne sous les toits, l’autre fait front aux vitres, un troisième se rue dans les combes…

Source : Éditions Fario

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L’AVIS DE LECTURES AU COEUR     ♥️♥️♥️

Les mots que l’on choisit pour parler des autres ne sont jamais anodins. Dans un recueil intitulé ceux-là qu’on maudit, Mary-Laure Zoss rend justice à tout un peuple d’ombres qui vivent en marge de nos sociétés. Alors que la malédiction – du latin male dicere : dire du mal, injurier, outrager – vise à réduire, rapetisser, humilier tous ceux qu’elle atteint, la poétesse au contraire nous offre un focus poétique qui concentre la lumière sur nos « damnés jumeaux », nos « frère[s] obscur[s] », les « perdu[s] », les « figure[s] abîmée[s] », les « esprit[s] mal attaché[s] » qui hantent les abords de nos existences. 

Divisé en trois sections, où le langage et la logique du discours à l’aune desquels on mesure une certaine normalité de l’être pèsent de manière déterminante dans le regard que l’on pose sur l’autre, ceux-là qu’on maudit aligne au fil des pages de courts poèmes en prose, compacts et ramassés comme des poings fermés. C’est qu’il s’agit de résister par le verbe aux assauts destructeurs des évidences qui blessent : la folie de l’un, la solitude glacée d’un autre, la violence sourde, d’avant le langage, des âmes qui épousent les lignes dures d’un paysage, « où la montagne laisse à tremper dans le fleuve ses chiffons de neige ». 

Silhouettes errantes, sans nom ni regard, les marginaux aux cris désarticulés qui hantent la partie éponyme du recueil ont beaucoup en commun avec les figures de vieillards de la section centrale, et du temps jusqu’aux épaules. La mémoire rongée par l’âge, eux aussi, comme les premiers, n’ont plus « voix au chapitre ». Pourtant, « le verbe invalide », « une broussaille de sentiers confondus dans la tête », « ils tiennent bon  (…) tandis que nous, pris d’angoisse, ne faisons que griffonner de piteuses tragédies ». De ces vies qui se défont dans le bruissement nocturne des lisières subsiste la « trace vive », ce peu, ce presque rien qui justifie dans un même élan le souffle qui perdure et le poème, comme un prisme, qui renvoie la lumière à tout ce qui bascule dans l’ombre. 

Car personne n’est à l’abri. Il suffit en effet de si peu pour venir à son tour gonfler les rangs de ceux qu’on maudit. Le troisième mouvement du recueil, de droite et de gauche bégayant, clôt pourtant l’ouvrage sur une note d’optimisme. Si l’expérience des marges, du dénuement et de la douleur extrême est à portée de main de tout un chacun, s’il est possible de se tromper simplement d’heure et de trébucher du côté où l’on « parle fou », « plus hagard qu’un mort parmi les vivants fourvoyé », il ne faut toutefois jamais perdre espoir. Car toujours « vient l’heure (…) d’héberger l’inattendu ».

Poésie dense, comme une eau figée dans son lit, ceux-là qu’on maudit déroule une à une ses proses glacées qui capturent le regard. Sur fond de champs de pierre et de neige, la montagne sert de fondement au texte. Ses sentiers forestiers, le fouillis obscur de ses sous-bois, la rudesse de ses pentes dessinent des paysages gangrenés de chausse-trapes. Entre le dehors et le dedans, entre la nature vindicative et les mystères de l’être, l’écriture jette des ponts, si ténus que les lignes éclatent. Le paysage investit l’âme, et le coeur se répand dans le paysage. Mary-Laure Zoss donne ainsi naissance à un lyrisme puissant, où l’homme et la nature fusionnent dans une relation épidermique. Entre les deux, le verbe qui énonce, même maladroitement, même partiellement, est le seul rempart contre une bestialité sous-jacente. 

Illustrée par une série d’encres de Jean-Gilles Badaire, ceux-là qu’on maudit se lit comme on détaille une photographie : avec une attention mâtinée de curiosité.

O.d’Harnois

 

 

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Pour en savoir plus

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❖ Mary-Laure Zoss

est née le 22 mai 1955 à Vaulion en Suisse. De nationalité suisse et française, elle vit à Lausanne. Son premier livre, Le noir du ciel, publié en 2007 aux éditions Empreintes a été couronné par le Prix de poésie C.F. Ramuz. Ella a depuis publié chez Cheyne éditeur les recueils suivants : Entre chien et loup jetés, 2008 ; Où va se terrer la lumière, 2010 ; Une syllabe, battant de bois, 2012 ; Au soleil, haine rouée, 2014. 

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❖ Le site de l’éditeur : Éditions Fario

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❖ Sur la poésie, le site Résidences virtuelles – Poètes en résidence (novembre 2015-février 2016) : Mary-Laure Zoss

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